Pratiques voisines: soigner, éduquer.

En lisant Le chœur des femmes (2009), de Martin Winckler, Folio 5198

Je me suis tout d’abord demandé si j’allais en faire un article. Et puis, je me suis dit que, puisqu’il fait partie de ces livres que j’ai eu envie de partager dans mon environnement professionnel, alors il avait sa place dans la revue. Aussi, je me suis questionnée sur le pourquoi de ce partage qui était devenu pour moi de l’ordre de l’évidence et j’ai mis à plat quelques réponses :

Ce livre, qui se veut un roman, rencontre ma vie de femme bien sûr, puisqu’il parle de grossesse, de fécondité ou non, de contraception, de visite chez le gynécologue, d’avortement. Mais au-delà de la mienne, il croise avec lucidité celle de toutes ces femmes avec lesquelles je travaille, que ce soit mes collègues ou les mères que je vois chaque jour. Il m’invite à (tenter de) comprendre ce que d’autres vivent. Et ceci sur plusieurs registres qui ne sont pas forcément que de l’ordre de l’intime. Oui, il arrive que nous abordions des sujets discrets comme le fait que certaines fassent des fausses couches, que d’autres décident d’avorter. D’autres fois des méthodes contraceptives sont évoquées ou des règles douloureuses. Cet « intime »-là n’est qu’une facette de la chose. Winckler replace ces aspects dans une perspective en même temps intimiste et politique. Il nous rappelle, sans vraiment le formuler clairement, que le regard que nous portons sur ces thèmes est soutenu par des valeurs, des idées reçues et/ou partagées (ou non) qui nous ont été transmises dans nos familles, notre culture, notre société. Le débat autour de l’avortement, qui fait rage dans les journaux ces temps, n’en est qu’une forme médiatisée réactualisée, qui dit combien la place et la voix des femmes sont ténues. Je pense au tout-ménage de l’UDC reçu dans nos boîtes aux lettres en vue de la prochaine votation, je pense au « (…) gouvernement conservateur espagnol de Mariano Rajoy qui veut relancer en Europe le débat sur le droit à l’avortement. »[1] avec une volonté déterminée à l’interdire, je pense aux Etats-Unis où un véritable durcissement se fait aussi sentir[2].

Le titre de Winckler est intéressant à ce niveau-là. Le chœur des femmes est bien la voix des femmes et pas seulement leur cœur, leurs sentiments, bien que celui-ci soit contenu dans celui-là. Le chœur des femmes c’est donc leur voix, ce qu’elles disent, comment elles le font. Il s’agit de se pencher sur les voies détournées de leur voix. Si cela signifie les entendre, c’est d’abord être capable de les écouter.

« Quand on pose des questions, on n’obtient que des réponses (p. 33) ».

Etre capable de cerner derrière ce que d’aucuns qualifient de vociférations, de récriminations, ce qu’elles disent vraiment. Et à ce jeu-là, Winckler est bon, ou plutôt Karma, le médecin de l’histoire. C’est parce qu’il écoute vraiment (sans ennui, sans peur, en suspendant son jugement), qu’il entend ce que disent vraiment les gens. Il propose des « pistes » d’écoute et c’est aussi pour cette raison que je trouve ce livre intéressant pour les éducs. Sa manière de travailler avec les femmes, parturientes ou non, jeunes ou vieilles devrait ou pourrait donner des idées sur comment travailler avec les familles que l’on croise (étrangères ou non, primipares ou non, mariées ou non, etc). Il adopte une position clinique qui laisse de l’espace à l’autre, qui ne l’enferme pas dans un projet que l’on aurait pour lui, sur lui.

« Un soignant ça ne doit pas se comporter comme un juge… ou comme un flic. Quel genre de médecin voulez-vous être ? Un soignant ou un flic ? » (p. 68).

Il arrive à bien montrer comment nous sommes aussi engagé·e·s et affecté·e·s en tant que personne dans la relation, et qu’il faut travailler avec cela. Et sa démonstration est d’autant plus réussie qu’il met en balance la manière de procéder de son interne réfractaire et novice à ce « jeu-là ». L’italique dans le texte met en exergue les pensées de l’interne, ses raisonnements et surtout ses « résonances » qui finalement sont tout autant importants que ce qu’elle dit. « Parce que si on se laisse noyer dès le début par tout ce que les patients ont à raconter, on y est pendant des plombes. » (p. 38) ou encore, quand une patiente parle de l’âge de ses premières règles à 12 ans : « Moi j’en avais presque quinze quand elles sont arrivées et mes copines n’arrêtaient pas de m’emmerder avec ça en disant qu’il fallait que j’aille voir un médecin, mais moi je les envoyais paître, qu’est-ce qu’elles croyaient, il n’était pas question qu’un vieux salaud me tripote (…). » (p. 71). Comment passer de tout ce que le travail nous fait en bien comme en mal, pour arriver à en faire quelque chose de porteur pour les patient·e·s? C’est bien là une des difficultés du poste qu’elle occupe. Cette interne va sous nos yeux effectuer cette transformation.

Interne redoutable (intelligente avec une hyper-maîtrise de la chirurgie, du fonctionnement des corps) et par ricochet parfois redoutée par les patientes, car elle se place uniquement en « sachante » au début du livre et peu en soignante. Karma lui fait d’ailleurs ce commentaire « J’ai commencé par lire votre dossier, mais il est tellement éblouissant que je l’ai refermé aussitôt. (…) Tout ce que vous avez appris par cœur pour passer vos examens est daté, partial, insuffisant ou faux. (…) Dans les foutues facultés françaises, on déforme les médecins au point qu’ils s’imaginent, une fois leur diplôme en poche, qu’ils savent tout et n’ont plus rien à apprendre. » (p. 68).

« Les médecins qui veulent le pouvoir font tout pour l’obtenir. Ceux qui veulent soigner font tout pour s’en éloigner ». Il en est de même pour les éducs.

 


[1]  Chambraud, Cécile, « Le gouvernement Rajoy veut lancer une croisade contre l’avortement en Europe » in : Le Monde du 29-30 déc. 2013, p. 6.

[2] Gourdon, Jessica, « Guérilla contre l’avortement aux Etats-Unis », article du Monde Diplomatique repris in : Le Courrier du 30 déc. 2013, p. 20.

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