Toujours à corps, et à cris parfois…

Aucun et aucune d’entre nous n’a pu envisager une éducation de la prime enfance sans engagement corporel. Mais de quoi et de qui parle-t-on quand on évoque ce corps au travail ? Le corps est souvent si simplement physique, si évidemment matériel, si irréductiblement singulier avec ce visage qui ne se confond avec aucun autre… Tout en demeurant si ambivalent dans sa sexuation, si imprécis dans ses limites, si compliqué dans la vie quotidienne.

Il y a ces mots des naufrages : « disparus corps et biens » ; du bateau, de son équipage et de sa cargaison, il ne reste rien. Les corps y sont tenus pour leur matérialité, sur le même registre que le navire et les choses qu’il transportait. Les esclavagistes d’antan considéraient clairement leur cargaison d’hommes, de femmes et d’enfants comme des marchandises.

Le corps humain passe constamment (et avec une facilité déconcertante), de l’extrême préciosité à la plus vile des camelotes.

Corps et biens, c’est aussi un recueil de Robert Desnos où l’on lit : « Au pays de Rrose Sélavy on aime les fous et les loups sans foi ni loi. »

Les fous et les loups hantent l’histoire des corps depuis la nuit des temps et, partiellement, ce numéro 117.

Il y a ces évidences de l’engagement « corps et âme », qui disent deux entités alliées dans une action, sans que l’on sache bien distinguer ce qui est corps et ce qui est âme. Celles et ceux qui ont vu 21 grammes d’ Alejandro González Iñárritu savent que ces 21 grammes, que l’on perd quand on meurt, sont le poids de l’âme et de sa matérialité. C’est en gros ce que pèse une lettre d’amour ou une facture de téléphone.

Il y a aussi ce cœur que l’on met à l’ouvrage. Le cœur a été longtemps le lieu essentiel de la vie ; quand il ne battait plus, c’est qu’on était mort. Aujourd’hui encore on cherche les signes d’activité cardiaque comme signe de survie, mais la mort se décrète plutôt quand les signes d’activité cérébrale font défaut. Jean-Luc Nancy a écrit L’intrus. Il raconte comment sa vie de transplanté a été possible grâce au cœur vivant d’un homme mort qui en avait fait don. Claire Denis en a fait un film qui porte le même titre. Nancy a dit de cette œuvre qu’il ne s’agissait pas d’une adaptation de son texte, mais bien d’une adoption.

Aristote parlait du cœur comme du foyer où se conserve la flamme de la nature et comme de la citadelle du corps. Cœur et cerveau se disputent encore, dans nos expressions langagières, le titre d’organe principal nécessaire au souffle de vie. Le fait que l’on puisse prendre le cœur de l’un×e pour l’installer dans la poitrine d’un×e autre a profondément modifié la définition du vivant et les frontières du corps. Sans vraiment que l’on en prenne la mesure.

Les organes humains sont ainsi devenus les marchandises d’un commerce clandestin, où les riches du Nord achètent ou volent aux pauvres du Sud les pièces corporelles nécessaires à leur confort ou à leur survie. Le capitalisme contemporain déteste toujours, autant idéologiquement que viscéralement, le don et la gratuité. Sa fortune grandit violemment sur cette capacité d’extorsion de la survaleur du travail ouvrier.

D’aucuns prétendent que la classe ouvrière a disparu et, avec elle, cette capacité de lutte qui faisait sa force. Ce que je sais, c’est que les corps de celles et ceux qui s’échinent au travail sont toujours là, et que, dans « travail ouvrier », on entend encore le labeur de celles et ceux qui œuvrent au jour la journée avec cette volonté de défendre, par corps avant tout, une certaine dignité.

« Le prix moyen du travail salarié, c’est le minimum du salaire, c’est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l’ouvrier en tant qu’ouvrier. »[1] Cela préfigure sans doute cette notion de salaire minimum, à peine supérieure aux montants d’assistance qui sont, par ailleurs, l’objet d’indécents marchandages à la baisse. Mais les corps astreints à la production sont aussi des corps politiques, par leur capacité de penser leur rapport au monde, d’agir et d’imaginer un autre horizon que la reproduction du même.

Il y a les corps désincarnés de ces pratiques « virtualisées », qui rendent les absents plus présents que celles et ceux qui sont là. Hier, dans le bus 22, je pouvais voir 18 personnes, 15 tripotaient leurs téléphones et interagissaient sans doute avec des humains, des antipodes aux sièges d’à côté, en une kyrielle de langues qui « babélisaient » inexorablement cette petite société de gens publiquement transportés. L’amusant et le désespérant de la chose, c’est que les privatisés, paralysés par l’embouteillage sur la voie adverse, faisaient de même dans leurs limousines climatisées ou dans leurs poubelles à roulettes.

Des désincarnés cybercultivés surgit tristement l’image terrible des corps décharnés d’Auschwitz. « Arbeit macht frei », sur le portail d’entrée du camp d’extermination. Ce travail sans utilité et absurde auquel les détenus sont forcés ne sert qu’à avilir. « Je n’attachais plus d’intérêt qu’à mon assiette de soupe quotidienne, à mon bout de pain rassis. Le pain, la soupe – c’était toute ma vie. J’étais un corps. Peut-être moins encore : un estomac affamé. »[2]

Cette vie, réduite à l’effroi permanent et à l’inhumaine condition, a détruit presque tout. Les survivants tenteront de le faire comprendre au monde au prix de la honte d’avoir survécu. Là aussi, ce sont les corps du désastre qui signifieront le plus clairement et le plus durablement l’abjection des charniers nazis.

Aujourd’hui, chez nous, les clandestins sont souvent encombrés de leurs corps dans les rues policées. Les contrôles d’identité sont des pratiques corporelles, les détentions sont des mesures d’enfermement des corps et les expulsions s’exercent manu militari. Leur réel existe principalement en contraintes par corps.

Les divorces de ma jeunesse se faisaient par la désignation d’un×e coupable, et le juge procédait mystérieusement à la séparation de corps et de biens. L’expression me paraît toujours aussi étrange, quelqu’un a-t-il pu concevoir que les corps s’étaient confondus dans les liens sacrés du mariage ?

Mâles et femelles : encore une distinction qui s’estompe. Comme bon nombre de mes contemporains, j’ai cru longtemps que la chose était claire. L’expérience quotidienne des écoles de filles et des écoles de garçons l’avait inscrit dans l’espace, et la science redoublait la leçon de choses avec l’argument total des chromosomes. Qui peut douter de ce que l’on voit, quand c’est étayé par ce que l’on ne voit pas vraiment ? Ce n’est pas que le doute n’existait pas, c’est plutôt qu’il était absolument inconvenant quand on parlait de sexe.

Dans Libération, la chronique de Beatriz Preciado est devenue celle de « Paul B. Preciado, philosophe, directrice du programme d’études indépendantes du musée d’art contemporain de Barcelone ». Beatriz se présentait en 2014 comme gouine-trans et garçon-fille, en 2015 elle a décidé de ne parler d’elle qu’au masculin. Il est resté ce « directrice » comme une ambiguïté. Le genre pourrait donc être aussi une histoire de volonté, une prise de position politique dans le désordre et le trouble genré, un pouvoir d’agir qui s’opposerait à la toute-puissance patriarcale…

Les langues mortes m’ont rendu moins bête. Le grec m’a mis la puce à l’oreille et l’image à l’esprit, celle de la Chimère et celle de l’Androgyne en premier. Le latin m’a donné à voir l’hybride. Comme enfant, j’étais resté interdit quand j’avais compris que le mulet était jument et âne en même temps. Pour moi, le cheval des riches et l’âne des pauvres étaient probablement définitivement séparés par une gigantesque barrière de classe. L’intelligence enfantine mesure assez vite l’importance des écarts entre ce que l’on affirme comme une loi absolue et le réel des situations vécues. Les féministes me l’ont traduit en langue vivante, durement parfois.

Homère décrit la Chimère comme « lion par devant, dragon par derrière et Chimère par le milieu ». La mythologie est souvent une aventure entre des humains et des monstres, qui finissent toujours par appartenir au genre humain. Et cette appartenance passe assez précisément par le milieu des êtres, qui sont, bien entendu, des corps.

Ici, revient le corps des ouvrières. Pascale Molinier, lors de la fermeture d’une usine pharmaceutique, a rencontré des ouvrières malmenées. Elles racontent combien celles qui travaillaient au nettoyage et au grattage des placentas ont subi des transformations de leurs corps. « Ce n’était plus des femmes », disent-elles. Les corps se masculinisaient : pilosité, barbe, prise de poids, voix plus grave… Molinier écrit : « Dans nos sociétés, et aussi longtemps que le système social de sexe existera, la mutation masculinisante déplace les ouvrières qui la subissent du domaine du normal vers celui du monstrueux. »[3]

Travailler peut nuire gravement à la santé, il convenait de le rappeler.

Nous connaissons assez bien la volonté, très majoritaire dans les magazines consacrés à l’enfance, de montrer des corps parfaits. C’en est épuisant. La petite enfance ressemble inlassablement à un hymne publicitaire qui n’est qu’une publicité mensongère. Quelques artistes ont tenté de montrer le corps banal, le marginal, l’exclu, le vieux, le malade et le cadavre. Ils ont été qualifiés d’obscènes et de pervers. Certains ont été de simples opportunistes avides de notoriété, mais on ne touche pas impunément à l’image idéalisée du corps.

En dehors de toute recherche d’embellissement ou de toute nécessité médicale, Orlan a soumis son corps à d’innombrables interventions chirurgicales en affirmant sa volonté de produire son propre corps. La réincarnation de Sainte-Orlan est une performance documentée sur 3 ans qui touche le visage même de l’artiste. Pour Stelarc, le corps est un empêchement, une obsolescence, il convient de lui adjoindre des compléments technologiques pour en augmenter les performances. Le cyborg est déjà là.

Le monde change en changeant les corps et les rapports au corps. La petite enfance est aux prises avec tout cela : les corps presque parfaits et les un peu désastreux, les masculins approximatifs et les féminins provisoires, les nantis parvenus et les appauvris potentiels… Les corps ne sont pas une fable.

Jacques Kühni

Bibliographie

Ce texte doit beaucoup à un dictionnaire, un livre et une revue :

Dictionnaire du corps (2007) sous la dir. de Michela Marzano, Paris, puf.

Le gouvernement des corps (2004) sous la dir. de Didier Fassin et Dominique Memmi, Ed. de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Corps dominés, corps en rupture (2007) Actuel Marx, N° 41, Paris, puf.

[1] Marx, Karl & Engels, Friedrich (1962) [1847] Le manifeste du parti communiste, Paris, 10/18, pp. 37-38.

[2] Wiesel, Elie (1958) La nuit, Paris, Ed. Minuit, p. 62.

[3] Molinier, Pascale, « Une souffrance qui ne passe pas. Mutations du corps féminin et création d’imaginaire dans une industrie pharmaceutique », in Actuel Marx N° 41, 2007, Corps dominés, corps en rupture.

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