Travailler, c’est aussi porter un jugement sur le travail

Le jugement des pairs

Ne serait-ce que pour être continué, repris ou réparé, le travail d’autrui doit être jugé. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un tribunal où l’on décide de la culpabilité et de la sanction d’un prévenu, mais bel et bien d’un espace de confrontation à la situation où l’on porte un jugement sur ce qui a été fait, surtout pour pouvoir accomplir sa part. Ce jugement doit se concentrer sur l’acte de travail, au nom de ce que l’on estime être du bon boulot ; il doit prendre en compte les difficultés de la situation et composer avec l’évaluation des possibles dans les conditions singulières où se déroule l’action.  Enfin, pour ne rien simplifier, ce jugement doit être mis en délibération dans le collectif de travail, tandis qu’ego, qui vient de se prononcer sur l’œuvre d’autrui, soumet au regard des autres son propre labeur. Dit comme ça, la liste des devoirs peut sembler un peu longue, mais c’est pourtant à ces conditions que l’on peut tenir, sur la longueur, face aux difficultés de la tâche.

Le travail humain est toujours pris entre, primo, la pensée et l’action d’ego, secundo, les pensées et les actions d’autrui et tertio la résistance du réel. Travailler dans une institution de la petite enfance, c’est donner à voir ce que l’on fait et être prêt à en rendre compte. Même quand il s’agit d’erreurs, de manquements ou d’échecs.

La coopération d’une équipe éducative se construit autour de cette faculté d’entretenir la mise en débat des actions professionnelles en contenant les éventuelles prises de pouvoir des rhétoriciennes et la toute puissance des pratico-pratiques. Evaluer le travail, c’est aussi lui donner de la valeur. La reconnaissance n’est possible que si autrui se donne la peine et prend le risque de dire ce qu’il en pense. Le pire, pour une éducatrice, c’est probablement de ne rencontrer que l’indifférence de ses collègues et l’indifférenciation de son action par rapport à celle des autres. Dans les garderies, on raconte, tous les jours, à des parents hyperperceptifs, ce que l’on a fait avec l’enfant, pour l’enfant, à l’enfant, contre l’enfant ,…ce que les autres ont fait à ce dernier, ce que celui-ci a fait aux autres, etc. Parfois, des éducatrices se laissent aller à dire ce que ça leur a fait et ce qu’elles pensent possible de  faire avec ça, demain ou plus tard, quand elles auront réfléchi. Ces garderies ne sont pas des lieux clos, hors du monde ; ce sont des lieux publics où l’on se frotte à l’ici et maintenant en se préoccupant de l’avenir, où l’on assume des responsabilités quant à l’élaboration d’un vivre ensemble.

Pour clarifier notre propos, nous évoquerons les deux types de jugements que distingue la psychodynamique du travail[1] :

– Le jugement d’utilité porte sur les aspect sociaux, économiques et techniques du travail. Il est porté principalement par le chef, le patron, mais aussi par les subordonnés du travailleur ainsi que les clients et les usagers du service.

–      Le jugement de beauté porte d’abord sur la conformité du travail avec les règles de l’art, puis sur le côté singulièrement bien fait de ce travail. Non seulement ce travail signe l’appartenance de l’auteur à un métier avec ses exigences, mais encore, dans l’œuvre, l’on perçoit la trace, la signature du travailleur. Ce jugement est porté principalement par les pairs, par ceux et celles qui savent bien ce qu’est de la  belle ouvrage.

Outre le fait que le jugement du travail est une condition à la reconnaissance de ce dernier, il nous paraît évident que c’est aussi cette capacité d’user de discernement qui permet aux éducatrices de faire évoluer leur métier, de valider ce qu’elles décrivent comme de bonnes pratiques et de les mettre en œuvre.

Le jugement des experts

Nous prendrons comme exemple l’examen pratique des CFC en tant que pratique de jugement professionnel. Ici nous bâtirons deux fictions, par souci de vraisemblance quand la réalité est par trop caricaturale (la fiction arrondit souvent les angles du réel). De plus, cela ménagera, peut-être, quelques susceptibilités.

Première situation :

Dans une ville romande, une garderie de quartier, à l’est pour que la lumière du jour y soit en avance de quelques microsecondes sur le reste de la ville. C’est l’été, la saison des examens. Les experts se présentent à l’heure dite. Un homme et une femme. Une génération d’écart entre eux, même appartenance de classe, des gens bien sous tout rapport, à qui on ne la fait pas. Sérieux et vite désapprobateurs devant le capharnaüm de l’étage, ils n’en disent rien, mais ça se voit, ça se sent, ça se sait. Entre les restes de la dernière fête et les préparatifs de la prochaine, certaines garderies donnent l’impression de se trouver en état de fête permanente. Les experts déplorent le désordre en silence, ils prennent place pour évaluer le travail d’une jeune assistante socio-éducative durant deux heures. Selon leurs critères, ils jugeront que cette ASE met en danger physique les enfants, qu’elle n’exerce aucune autorité et qu’elle est débordée par le groupe (5 enfants). En procédant comme elle le fait depuis plusieurs mois, avec l’approbation de ses collègues chevronnées, elle rate son examen pratique, de peu, mais c’est un échec. Il est vrai qu’elle n’a pas brillé dans la défense orale de son activité, mais il faut reconnaître que la cause était déjà entendue et ce duo d’experts n’allait pas être très réceptif au discours sur l’ordonnancement du désordre.

En gros, ces deux experts, en deux heures, invalident une pratique professionnelle solide et reconnue, puisqu’ils jugent dangereux et désordonné ce qui se fait habituellement dans cette institution.

Deuxième situation :

Dans la même ville, mais à l’ouest. Une garderie d’une soixantaine de places, dans d’anciens appartements réunis par l’urgence. Le bureau directorial porte encore sur ses murs la trace des cadres où sévissaient les  deux membres fondateurs. Un duo d’experts se présente à l’heure fixée. Un homme et une femme. Même génération, une certaine connivence de classe, un look que les mauvaises langues qualifieraient de post-soixante-huitard. Une jeune ASE anime l’activité prévue, elle la maîtrise puisqu’elle la pratique depuis quelques mois. Les deux experts, selon leurs critères, jugeront que les gestes de contention de l’ASE frisent la maltraitance, que ses interventions verbales sont inappropriées parce que proches de l’invective et que, si l’ordre règne, ils n’y voient pas une pratique pédagogique acceptable. Après une longue discussion entre eux pour éclaircir ce qui, dans ce qu’ils ont vu, appartient à la prescription institutionnelle et ce qui peut être attribué au travail personnel de l’apprentie, ils décideront de la réussite de l’examen pratique. De justesse, mais c’est réussi.

Les experts peuvent se prévaloir d’une pratique professionnelle reconnue, ils ont suivi une formation (environ douze heures) qui garantit l’officialité de leur expertise au nom de l’Etat et, dans notre société, leur jugement est très valorisé. Le jugement des experts vaut infiniment plus que le jugement des pairs. Dans la première histoire, le jugement des experts est conditionné par un jugement moral qui n’est pas interrogé. Il est en contradiction avec le jugement des professionnelles qui ont expérimenté une collaboration de plus d’une année avec l’apprentie.

La deuxième montre des experts en situation de valider un travail qu’ils désapprouvent fortement. Ici, l’on reconnaît que l’ASE a peu de prise sur le travail évalué qui est massivement imprégné des pratiques éducatives de l’institution.

Dans les deux situations, les experts n’ont pas su ou voulu démêler ce qui pouvait être dit de la pratique personnelle de ce qui pouvait être dit de la pratique institutionnelle. Si l’on peut répéter que l’éducation est un des métiers impossibles, alors il faut encore ajouter que son évaluation est « impossiblement difficile ».

A notre avis, l’examen pratique de gestes et d’actions professionnelles qui ne produisent pas des objets normés, comme les assemblages des charpentiers ou les pièces des mécaniciens de précision, devrait être pondéré par le jugement du collectif de travail qui a éprouvé au quotidien la qualité du travail de l’apprenti. Seuls les collègues peuvent rendre compte de ce qui fait dramatiquement défaut aux experts : l’évolution de la qualité du travail de l’apprenti confronté aux réalités de la tâche et les traces que ses apprentissages laissent dans son action.

Nous aimerions dire encore une fois l’importance de la faculté de juger dans le travail éducatif et de l’incontournable nécessité de mettre son propre travail et le travail de l’équipe en débat. Celles et ceux qui n’en pensent rien contribuent activement au maintien de la chose en l’état ; celles et ceux qui n’en pensent pas moins, mais n’en disent rien, font de même. Donner à voir ce que l’on fait, dire ce que l’on pense, c’est prendre des risques, sans doute, mais c’est à partir de là que l’on peut faire changer les pratiques. Travailler c’est avant tout échouer, c’est ce coltiner à cette difficulté pour la dépasser. Quand les travailleurs clament que tout va très bien Madame la marquise, on peut s’inquiéter. Quand des institutions décrètent que c’est le moment de circuler parce qu’il n’y a rien à voir, alors il est très probable que ce rien à voir signifie un beaucoup à cacher. Nous savons bien que, pour bien travailler, il faut ruser. Que cette intelligence rusée a, dans un premier temps, besoin de discrétion. Dans un deuxième temps, les ruses sont soumises à la validation de l’équipe, et deviennent ainsi souvent de nouvelles manières de faire.


[1] Cf. Christophe Dejours, Le facteur humain, Presses universitaires de France, Paris, 1999, 2ème éd. et Christophe Dejours, Florence Bègue, Suicide et travail : que faire ?,Puf, 2009.

Retour en haut