Etonnant corps, Jeux de corps, Corps professionnel

Etonnant corps

Il y a des mots comme ça, ils ne nous étonnent pas, et ce qu’ils désignent non plus tant nous croyons le connaître : ainsi en va-t-il de corps. Pourquoi Nietzsche alors, reprenant à son compte la pensée de Spinoza, prétend-il que l’étonnant c’est le corps ? Peut-être convient-il de rapidement préciser le sens que les philosophes donnent à l’étonnement.

C’est Aristote qui le place à la source de la connaissance, affirmant que le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont. Ce même Aristote dit par ailleurs qu’il n’y a rien dans notre intelligence qui ne soit passé par nos sens. Autrement dit, puisque les sens sont des propriétés physiologiques, rien dans l’intelligence qui ne soit passé au préalable par le corps. Le corps comme nécessité préalable à l’intelligence, ça n’a peut-être l’air de rien, et pourtant c’est ce que Deleuze appellerait un cri dans la nuit.[1]

Cette exclamation que l’étonnant c’est le corps est donc surprenante. Pour bien la comprendre, il faut aussi comprendre que nous vivons avec un système d’appréhension du monde qui a fait de l’écrasante supériorité de la pensée sur le corps (ou de l’esprit sur la matière) un axiome, une vérité première. Cogito ergo sum, je pense donc je suis, signifie bien que l’« Être » réside dans la pensée (et non dans le corps). Descartes aurait pu écrire ago ergo sum, j’agis donc je suis, ou possum ergo sum, je peux donc je suis ; ça n’aurait pas été stupide, mais bon, il ne l’a pas fait. Le problème que cela pose, c’est une séparation fondamentale du corps et de la pensée qui implique une hiérarchie essentielle entre eux. On coupe l’être humain en deux parties que l’on oppose et met en rivalité, l’une étant noble, l’autre méprisable. Zut, aurait-on envie de dire, on a perdu Aristote en route.

Ce que fait donc Nietzsche lorsqu’il proclame que l’étonnant c’est le corps, c’est une inversion de la croyance dominante. Il y a certes de la provocation dans cette affirmation, mais pas seulement. S’il attire notre attention sur le mal-aimé (le corps) et nous invite à nous en étonner au sens philosophique, presque à l’aimer, c’est qu’il a une idée derrière la tête. Et cette idée empruntée à Spinoza est que le corps ne vaut pas moins que l’esprit (il ne vaut pas plus non plus). Pour le philosophe hollandais d’origine portugaise en effet, l’esprit et le corps sont d’indissociables parallèles. Mieux, la pensée est l’idée du corps. Sans corps, pas de pensée. Lorsque le corps meurt, sa pensée disparaît avec. Face au dualisme cartésien opposant le corps et l’esprit comme deux réalités de natures différentes, Baruch Spinoza développe l’idée qu’il n’y a qu’une seule et même réalité (monisme). Et c’est ainsi que le corps et la pensée sont considérés comme deux modes (deux « manières d’être ») d’une substance unique, la Nature, ce qui les rend égaux.

Bon, d’accord me direz-vous, et après ? Qu’est-ce que cela change pour notre travail d’éducation de la petite enfance ? Il faudrait aller plus loin dans l’exploration de Spinoza pour comprendre tout ce que cela peut changer concrètement, tant le changement de paradigme est vertigineux, mais on peut en donner un petit aperçu ci-après. Le hollandais affirme notamment que nous confondons habituellement les causes et les effets, et que nous ignorons les causes réelles des choses. Par exemple, contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, l’être humain ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne ou belle, mais c’est parce qu’il désire cette chose qu’il la juge bonne ou belle. Spinoza appelle cette confusion l’illusion des causes finales. Une cause n’est jamais extérieure à nous (elle est donc toujours intérieure), le Désir étant toujours « déjà là », comme moteur du corps, et comme moteur de l’esprit dont ce corps est l’idée.

La façon de raisonner qui définit l’Être par la seule pensée (cogito ergo sum) instaure quant à elle la prédominance de la volonté réflexive dans l’ordre des choses, et c’est ainsi qu’elle aboutit à la fiction d’une volonté qui serait efficiente et libre (illusion des décrets libres). Pour Spinoza, la volonté en tant que telle est une illusion et n’a aucun pouvoir libérateur ; c’est ce qu’il nomme de l’imagination. Ce qui est libérateur, c’est-à-dire ce qui augmente notre puissance d’agir, c’est la connaissance. Il faut donc bien passer par l’entendement, par la raison, mais sans en faire la cause en soi des choses. La pensée n’est ni la cause des choses ou de l’être (je pense donc je suis), ni la cause d’elle-même, elle est plus simplement l’une des deux manières d’être de la Nature, la seconde étant le corps (et la pensée étant l’idée de ce corps, on l’a dit). La pensée est en même temps une perception et une manière d’être du monde.

Les implications sont sensibles aussi en éducation. En effet, avec notre usuel modèle cartésien faisant de la pensée le siège de l’Être, on s’égare dans nos analyses des causes et des effets, on se leurre sur l’impact qu’a notre volonté sur la réalité, on surestime (c’est une suite logique) la volonté personnelle qu’ont les enfants de faire ce qu’ils font, on se méprend sur la capacité des enfants de remédier à leurs comportements suite à une injonction verbale de l’adulte, etc.

On devine alors que la réhabilitation du corps (en tant que partie d’un système plus vaste qui serait à considérer dans son entier) peut avoir un impact profond sur notre habituelle manière de penser et d’agir. L’éclatant paradoxe est que la revalorisation du corps implique en premier lieu un considérable effort rationnel afin d’entendre plus profondément l’ordre réel et la complexité des choses. L’étonnant c’est le corps : cette petite phrase de Nietzsche qui n’a l’air de rien, on comprend pourquoi Deleuze l’appelle un cri.

La Rémige

[1] Même si cette idée n’est pas isolée non plus, en témoigne parmi d’autres l’ouvrage de Bernard Golse, Du corps à la pensée. Paris. PUF. 1999.

Jeux de corps

Il y a des mots comme ça, ils s’écrivent de la même façon au singulier qu’au pluriel, ce qui est quand même singulier, et ainsi en va-t-il de corps. S’il est difficile de déduire quelque chose de sensé de cette particularité grammaticale, on relèvera toutefois que le mot corps a une formidable pluralité d’emplois dans l’usage courant de la langue : corps simple, gras, gazeux, céleste, électoral, médical, diplomatique, de ballet, des lois, de métier, calleux, étranger, expéditionnaire, d’un bâtiment, de rêve, d’armoire, du délit, d’un article, etc. Avec le signe distinctif du pluriel présent au singulier déjà, c’est, alors, un peu comme si, par anticipation, était annoncée cette impressionnante diversité lexicale.

Même si ce préambule n’est pas très sérieux, la fonctionnalité multiple d’un mot qu’il met en exergue nous fait penser aux jeux de langage décrits par Wittgenstein[2], pour qui le sens d’un mot est variable et réside dans son usage, non dans le renvoi à un objet. Un mot n’a donc pas de sens définitif et précis, et Wittgenstein lui-même s’interdira de définir exactement les jeux de langage, se limitant à en donner des exemples (donner des ordres, chanter des comptines, faire une plaisanterie, solliciter, remercier, etc., sont des jeux de langage). Le sens des mots selon Wittgenstein naît donc de leur utilisation dans une situation concrète. Et si Wittgenstein utilise la référence au jeu pour définir le langage, c’est qu’un mot est, par exemple, comme une carte à jouer dont la fonctionnalité est définie et change relativement au jeu auquel on joue (bridge, poker, jass, tarot, etc.). Dès lors, un mot prononcé, ou une phrase formulée, est comme un coup que l’on joue dans un jeu spécifique. Il existe deux autres ressemblances avec le jeu dans son sens habituel qui sont, tout d’abord, le fait que les jeux de langage sont également régis par des règles, et ensuite, que l’activité que nous y déployons est elle-même animée par un calcul, une analyse permanente de l’évolution de la situation dont nous déduisons le comportement à adopter (comme au jeu d’échecs). Mais qu’est-ce que cela peut bien avoir à faire avec le corps ?

C’est que l’on peut essayer d’établir un parallélisme entre le corps en tant que vocable et le corps en tant que matière, pour voir si cela nous mène quelque part. Reprenons alors les postulats de Wittgenstein concernant les jeux de langage, appliquons-les au corps physique de l’individu, et appelons cela les jeux de corps. Lorsqu’on travaille dans une institution de la petite enfance, notre corps a une fonctionnalité et un sens différents suivant qu’il est engagé dans le jeu de l’accueil, le jeu du repas, le jeu du moment de change, le jeu de l’activité libre, le jeu du cadrage, le jeu de l’encouragement, celui de la réprimande, le jeu de la socialisation des enfants, le jeu de l’entretien avec les parents, le jeu du colloque, etc. Même s’ils ne sont pas foncièrement différents et appartiennent tous à la même famille des jeux de l’éducation professionnelle de la petite enfance, chacun de ces jeux a ses propres règles et génère ses propres stratégies corporelles. Froncer les sourcils, prendre un enfant par la main, se pencher, redresser son corps et le tendre, ou le décontracter, lever l’index pour attirer l’attention ou menacer, se déplacer rapidement, ou rester immobile, positionner son corps au milieu des enfants ou en bordure du groupe, garder un contact visuel, détourner les yeux, les lever, les baisser, etc., forment une série de coups que l’on joue avec son corps, et qui sont plus ou moins judicieux selon les situations (les jeux). Soulignons que l’on ne joue jamais seule, puisqu’il y a les collègues bien sûr, les enfants évidemment et aussi leurs parents à certains moments, cela faisant que l’on joue souvent à plusieurs jeux de corps simultanément, qui s’entrecroisent les uns avec les autres[3]. Les règles les plus intéressantes de ces jeux de corps (de ces types de situations où le corps est un moyen d’action) sont sans doute celles qui sont implicites, mais il est vrai qu’il en existe d’explicites (on n’utilise pas son corps pour frapper, on veille à son degré de nudité et à son hygiène corporelle, etc.).

Après avoir brièvement évoqué ce que serait un « jeu de corps » par analogie avec un « jeu de langage », nous arrivons à une question centrale où la comparaison atteint peut-être ses limites. Qu’est-ce que l’on met en jeu physiquement dans notre travail ? Qu’est-ce que l’on risque, qu’est-ce que l’on mise, qu’est-ce que l’on engage corporellement dans l’activité ? Cette question doit dépasser la dimension sanitaire et mécanique (usure physique, maladies du dos), bien qu’elle soit importante. En effet, considérer l’engagement du corps dans le travail comme l’engagement d’un outil en bon ou en mauvais état, c’est reléguer le corps à un statut d’objet. On pourrait accepter cette perspective, mais il faudrait pour cela que le corps physique soit considéré comme égal en dignité à l’immatérielle pensée. On en est loin, et c’est pour cette raison que l’on méconnaît autant le fonctionnement réel que les infinies potentialités du corps. Nous en avons cependant parfois l’intuition, et on utilise à ce moment le terme de présence pour décrire une collègue, un enfant, une stagiaire qui a une « forte présence », ou une « belle présence », dit-on. Il y a comme quelque chose de mystérieux que l’on perçoit, de différent que l’on devine, mais que l’on ne sait expliquer. Cette présence, ce n’est probablement rien d’autre que le corps à l’œuvre dans ce qu’il a d’ignoré. On repense alors à cette phrase d’apparence anodine lancée par Nietzsche : L’étonnant, c’est le corps !

La Rémige

[2] Cf. Investigations philosophiques. Ludwig Wittgenstein. 1953.

[3] On aura compris par ailleurs qu’aux jeux de corps s’ajoute la présence simultanée de jeux de langage.

Corps professionnel

Il y a des mots comme ça, ils ont l’air accommodant et même plutôt sympathique, mais tout à coup, ils nous font valser et nous expédient sans préavis dans le décor. Ainsi en va-t-il de corps, petit vocable de cinq lettres qui attire notre imaginaire vers des corps de rêve et des corps célestes, et qui soudain nous ramène à notre scoliose ou nos cors au pied. Ou bien encore nous engage-t-il dans des réflexions sur ses relations avec l’esprit, et on se lance dans la construction de labyrinthes dont on ne trouvera pas la sortie.

Notre corps lui-même, puisque c’est quand même de cela qu’il s’agit, est un peu comme l’activité professionnelle d’éducation de la petite enfance : c’est lorsqu’il y a un problème que l’on prend conscience de la complexité et de la fragilité de son bon fonctionnement. Au point que l’on se demande si mieux connaître notre corps ne nous aiderait pas à mieux connaître l’action d’éduquer dans ce qu’elle a d’« invisible » ? Bref.

L’amour de la pensée n’empêche nullement un amour égal du corps. Prendre soin de sa capacité réflexive ne s’oppose en rien à prendre soin de son corps. Et vice-versa. Le mésusage du corps est toutefois un constat qui est simple à établir. Notre corps a des capacités naturelles (par exemple, une épaule peut tourner à 320 degrés) qui subissent différents destins. Soit ces potentialités sont sous-utilisées (on utilise la plupart du temps les 20% de nos fonctionnalités physiques) et alors nos muscles, par exemple, étant comparables à des éponges, ne renouvellent pas entièrement le sang qu’ils contiennent (l’« éponge » n’est pas complètement « pressée ») et les toxines s’y accumulent. Soit ces capacités sont surutilisées et nos articulations, nos tendons ou nos ligaments, par exemple, subissent des microlésions qui accélèrent l’usure du corps. Je ne développe pas : on connaît.

Le temps de pédagogie indirecte (de travail hors présence des enfants) n’est pas suffisant dans les institutions de la petite enfance, parce qu’on a encore de la peine à admettre que la réflexion individuelle et collective sont des tâches professionnelles à part entière. La situation est pire pour le corps. Car on organise des supervisions malgré tout, des colloques et des formations, alors que rien ou quasiment ne se fait pour le corps. Pendant que psychologues, pédopsychiatres, et aussi des pédagogues y ont leur place réservée, combien d’ergonomes interviennent régulièrement dans les institutions de la petite enfance ? Combien de spécialistes du corps sont-ils consultés pour savoir si l’« on fait juste », ou « comment bien faire » en termes corporels ? Quels aménagements institutionnels qui seraient comparables à ce qui est mis en place pour soutenir et développer la réflexion, sont mis en place pour soutenir et cultiver le corps ? Rassurez-vous, je ne détournerai pas Saint-Exupéry en affirmant que l’on ne voit bien qu’avec le corps : trop d’emphase et d’ambiguïté. Ce qui paraît par contre certain, c’est que l’on voit moins bien sans le corps.

Le vrai problème cependant n’est peut-être pas là où je semble le dire. Individuellement, nous toutes prenons soin de nos corps, en sommes conscientes, le connaissons. L’employeur considérant que l’attention et le soin au corps n’émargent pas véritablement à la sphère professionnelle, il les abandonne à la sphère privée. Et nous avons ainsi nos cours de gym, nos ostéopathes, nos leçons de taekwondo, nos partenaires de course à pied, nos pédicures, etc. C’est ainsi que grâce à la responsabilité privée, le péril en la matière est relativement sous contrôle au niveau professionnel. On soulignera qu’une attention trop exclusive vouée à la dimension sanitaire du corps dans le cadre professionnel comporterait le double risque, d’une part, d’un hygiénisme par lequel on séparerait à nouveau corps et pensée, d’autre part, d’introduire dans les prérogatives des responsables de la conduite institutionnelle (management) la gestion et le contrôle des corps.

Mais où est le problème alors ? Il réside, je crois, dans la difficulté que nous avons à penser le corps professionnellement. Car une prise en compte du corps qui dépasse sa dimension sanitaire ne peut se faire sans passer par la pensée. Or, pour avoir envie de penser au corps qui travaille, il faut déjà avoir envie de penser. Et nous le savons, ce qui s’apparente à de l’intellectualisme est mal considéré, à tel point qu’on tente parfois de valoriser le corps en dévalorisant l’activité de réflexion[4]. C’est ce que l’on appelle « se tirer une balle dans le pied », car en procédant de la sorte, on dénigre l’outil qui permettrait de redonner une noblesse au corps dans le métier. C’est en effet uniquement une réflexion exigeante qui permettra de découvrir les infinies ressources du corps, ainsi que son impact majeur et multiple sur l’activité.

Il ne s’agit donc pas de penser un corps isolé de son idée, de la réflexion qui l’accompagne, mais de penser des éducatrices ayant un corps et un esprit simultanés, synchronisés, qui tous deux réclament la même attention, qui tous deux ont le même besoin d’exercice pour s’exprimer et se développer dans leurs plénitudes respectives et solidaires. A qui revient dès lors cette tâche de penser le corps au travail ? A mon avis, surtout pas aux directions ou aux employeurs, à qui il incombe tout au plus d’accompagner la démarche par l’octroi de moyens. C’est donc aux éducatrices elles-mêmes de s’emparer de cette thématique, collectivement, d’un point de vue professionnel et à long terme. Puisse ce numéro de Revue [petite] enfance être un encouragement à suivre résolument ce joyeux chemin !

La Rémige

[4] Comme si une valorisation réciproque était tout bonnement impossible, car « impensable ».

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