Le dossier
Leroy examine l’association tenace et douteuse que l’on fait entre enfance et amusement. Pour commencer, les enfants ne disposent tout simplement pas librement de leur temps : tout comme les adultes, ils sont « pris dans des contraintes, des interactions, des attendus sociaux, des temps, qui structurent leurs vies. » Néanmoins, on attend d’eux qu’ils s’amusent. Intéressant… Mais attention de ne pas se tromper d’ennemi : Leroy précise que parmi ces contraintes qui structurent les vies enfantines, il en est certaines qui sont non seulement nécessaires mais encore souhaitables si l’on entend soigner notre société : comment penser l’amusement, en lien avec ces deux éléments fondamentaux que sont la liberté individuelle, et les impératifs de socialisation auxquels sont tenus les enfants ?
Nussbaumer et Matthey ont collectionné des morceaux de vie en institution d’accueil de jour qui les ont amusées[1] au plus haut point, et ont ainsi contribué à enchanter leur vie professionnelle, tout en les faisant réfléchir, ce qui n’est pas rien. Douze morceaux choisis de leur collection sont ici présentés et commentés. C’est important : la culture des professionnelles de l’enfance devrait toujours comprendre le droit, voire la mission, de colporter ces scènes ou ces instantanés qui rendent notre vie plus belle, qui nous font rire. Sérieusement.
Brougère rappelle que « ce qui fait jeu ce n’est pas ce que l’on fait mais la façon dont on se rapporte à ce que l’on fait » : le jeu n’est pas affaire de contenu, mais de cadre. Quant au fameux concept de « jeu libre » : cela n’existe pas si l’on entend par là un jeu dénué de contraintes, car le cadre est toujours structuré par des adultes, et le jeu qui se déploie dans ce cadre est fortement déterminé par l’entourage (présence d’autres enfants et adultes) ainsi que par l’environnement matériel. L’auteur analyse dès lors les conditions nécessaires pour que l’éducatrice « devienne joueuse, ce qui implique de se prendre au jeu, de jouer vraiment, mais du fait des caractéristiques du jeu sans se déprendre totalement de sa position d’adulte, de pédagogue ».
Kühni emploie le concept de « jeux de travail » pour décrire quelque chose, dans l’activité éducative, qui échappe à la théorisation par les grands pontes. Il s’agit de « “trucs” qui prennent la forme d’un jeu sans en être déjà un. » Ces trucs ne sont pas le fait des seules professionnelles : ce sont des constructions qui émergent de la relation entre elles, les enfants d’un groupe, et le caractère toujours unique, jamais réductible à des savoirs formels, que revêt chaque situation vécue au sein du groupe.
Borel observe minutieusement la vie qui se déploie dans son institution d’accueil de jour, et creuse une idée : s’il nous apparaît spontanément que s’amuser, c’est la chose la plus innocente au monde, à y regarder de plus près, l’amusement n’est pas neutre : il porte en lui des dynamiques de pouvoir, voire de domination. De nombreuses stratégies de management l’ont mis à profit à des fins purement productives. Heureusement, par l’intermédiaire de l’amusement, émergent parfois des rapprochements, si ce n’est de véritables rencontres, entre des mondes radicalement différents. Mondes d’enfants, mondes d’adultes.
Chrétien tisse un texte mêlant le terreau de sa pratique professionnelle et celui de la poésie. Le verbe s’amuser, elle le met en mots en le faisant entrer en résonance avec ce qui est vécu, questionné, éprouvé au quotidien de ses journées de travail.
Les Savoirs des couloirs
Tout en s’appuyant comme toujours sur des récits décrits/écrits par des éducatrices, Kühni et Fracheboud s’allient à leur double en miroir Fracheboud et Kühni et publient deux volets réflexifs, le premier axé sur le jouer, et le second sur le travailler. Tout en précisant que ce n’est que pour les besoins de l’analyse que la séparation est ainsi faite : dans la vie quotidienne en institution d’accueil de jour, tout cela s’entremêle joyeusement. Mentionnons Erving Goffman dans la liste des heureux invités, après être apparu déjà dans l’article de Brougère : sa présence illumine d’une lumière fort bienvenue la compréhension des interactions fines qui constituent la matière même de la vie.
Chercher & Travailler
Giesteira, Roth, Asani, Reymond et Rivera Gasparis ont travaillé ensemble le thème de l’inclusion au sein des institutions d’accueil collectif de jour. Les autrices reviennent entre autres sur des termes souvent mal compris ou mal employés tels que « enfants à besoins particuliers ». Elles proposent leur analyse de l’état actuel du chantier qu’est l’« inclusion ». Il reste, de fait, beaucoup à construire : la mise en place d’un accueil proprement inclusif présente des défis à la fois très variés et d’un très grand niveau de complexité.
Dire & Lire
Prizzi, à travers une sélection d’ouvrages proposés au Centre de ressources en éducation de l’enfance (CREDE), fait la part belle aux albums susceptibles d’étancher la soif d’amusement des enfants autant que des adultes qui, soyons honnêtes, éprouvent tout autant de plaisir au gré des lectures. n
Robert Frund et Quentin Nussbaumer
[1] Nous employons le féminin exclusif même quand les termes renvoient à la (très humble) proportion masculine du métier, ce afin d’alléger la lecture.
![Revue [petite] enfance](https://revuepetiteenfance.ch/wp-content/uploads/2022/12/revue_petite_enfance-302x103.png)