Travailler en s’amusant ou s’amuser en travaillant?

C’est un début d’après-midi lumineux à la fin du printemps. Ça compte que ça soit « à la fin du printemps », car à cette période de l’année, dans le groupe des bébés, les enfants, qui ont grandi, dorment parfois presque tous en même temps après le repas. Nous avons toutes pris notre pause de midi, les tâches de rangement et de préparation sont achevées. Il n’y a « plus rien à faire » pour le moment et nous profitons en équipe de cette respiration qui reste aléatoire et fragile dans notre quotidien de travail.

Nous savons qu’il est possible que, demain à la même heure, Lila[1], Prince, Jamil et Victor soient réveillés, que les deux derniers n’aient pas assez dormi, qu’Aïcha ait de la fièvre et pas encore mangé, que le lave-vaisselle vomisse de la mousse avant de s’éteindre définitivement et que l’une de nous soit absente et pas remplacée.

Nous savourons donc ce calme provisoire, un seul enfant joue au milieu de nous quatre. Il profite avec un plaisir non dissimulé d’avoir toute la salle et toute l’attention des adultes pour lui. Nous sommes installées confortablement, un peu affalées parfois, autour d’un espace central moteur carré, fait de grandes poutres en mousse, de matelas et de différents modules pour monter et descendre.

Nous « papotons ». C’est-à-dire que nous avons des discussions, sur des sujets parfois totalement superficiels, parfois très sérieux et importants. On rit et on plaisante, on parle aussi de travail, mais pas que. L’une des collègues taquine l’autre au sujet d’une rencontre avec un jeune homme. Je sursaute, car je comprends que je suis la seule qui ne sait pas de quoi elle parle. Je m’offusque et râle en demandant pourquoi. Une de mes jeunes collègues me sourit et me dit que, quand je suis là, elles sont plus sérieuses et, les jours où j’ai congé (je travaille à 60 %), elles se lâchent plus sur ce type de sujet. Je bougonne, mi-vexée et envieuse, mi-flattée par la reconnaissance professionnelle qui se cache dans son propos.

Cette conversation masque des enjeux professionnels importants. Ces espaces informels en équipe sont à la fois essentiels pour la construction du collectif de travail, mal vus par la hiérarchie (et les regards extérieurs en général) et à la frontière de ce qui fait et défait la qualité des pratiques pédagogiques. Sur le moment, je m’inquiète lorsque je réalise que certaines conversations ont lieu sans moi, car je veux être de l’équipe, être du collectif, j’ai peur d’être exclue et je veux m’amuser moi aussi !

Dans cette équipe, à ce moment-là de ma vie professionnelle, par mon parcours et mon identité, j’ai ce rôle de garde-fou des « bonnes pratiques ». Je reprends, entre autres, mes collègues sur leur vocabulaire lorsqu’elles s’adressent aux enfants ou parce qu’elles « parlent par-dessus leurs têtes ». Je suis à la fois la plus ancienne et la plus expérimentée, et Alice me raconte qu’elle avait un peu peur de travailler avec moi, car dans le collectif de la crèche, je faisais figure d’autorité et de référence. Mais je sais m’amuser aussi, je ris volontiers de moi-même et Alice s’en est bien rendu compte.

Aujourd’hui, nos liens perdurent, la majorité des femmes présentes ce jour-là, sont devenues des amies, parfois très proches. Ce qui nous unit doit beaucoup à ce que nous avons partagé dans le travail, les réussites, les galères et l’amusement.

Le collectif de travail se construit aussi sous l’influence du management dans un mélange complexe du besoin d’avoir un cadre de travail, une figure d’autorité, un horizon commun et défini, du soutien, de la confiance et du respect. Quand j’étais éducatrice, j’ai souvent remis en question le choix des membres de la direction (ils étaient deux). J’ai râlé et je me suis même soumise, avec mauvaise foi, à certaines de leurs exigences. Mais j’ai eu la chance, durant ces dix ans, de pouvoir exprimer mes doutes, discuter les injonctions, les remettre en question. Les réponses ne m’ont pas toujours plu, mais je me suis sentie respectée.

Je trouvais quand même qu’il y avait, de manière générale, entre les directions (pas que la mienne) et les équipes, un fossé irréductible alimenté par des discours et des postures souvent extrêmement méprisants envers les professionnelles. Des discours qui sous-entendent que les équipes ont toujours tendance à faire le minimum, dans une recherche d’économie, d’oisiveté et d’amusement.

En vingt ans, il m’est arrivé d’assister à quelques situations qui relèvent même de violences professionnelles : lorsque la directrice organise et légitime un moment de colloque durant lequel le cuisinier (le seul homme de la maison) est autorisé à gueuler son mépris sur toute l’équipe (que des femmes) obligée de subir en silence; quand la direction distribue, toujours en colloque, des feuilles à chacune et ordonne d’écrire séance tenante les activités que chacune a prévues pour le lendemain; ou quand la directrice hurle depuis son bureau : « Mais ce qu’elles sont connes celles-là ! » Sans compter le mépris affiché pour le temps hors de la présence des enfants, comme si c’était un cadeau et pas un vrai travail.

Il y a, bien sûr, une pression des directions sur les fameux moments « où il n’y a plus rien à faire et où l’on papote » par souci de la qualité de l’accueil bien sûr, mais pas uniquement. Nos métiers n’ont pas échappé à l’intensification du travail. Les normes d’encadrement se sont rigidifiées, faisant perdre de la souplesse aux horaires et à la composition des équipes sur la journée (taux de personnel diplômé versus certifié ou sans formation). Alors que tout le monde pouvait prendre au moins une pause-café sur la journée il y a trente ans, aujourd’hui elles ne sont tolérées que pour celles qui font les horaires de début et de fin de journée. Les attentes en termes de productivité ont, en quelque sorte, changé de camp entre adultes et enfants. Si on oblige beaucoup moins les enfants (ce qui est une très bonne chose) à faire des bricolages à tout-va (le fameux sapin de Noël en piquage, par exemple), les équipes sont beaucoup plus amenées à prouver qu’elles produisent du travail et des activités par toutes sortes d’outils (objectifs, tableaux d’activités, projet écrit, compte rendu du TTHPE[2], etc.).

Car les équipes s’oublient parfois, soyons honnêtes. L’amusement entre professionnelles devient alors du bruit par-dessus lequel les enfants tentent d’exister en étant encore plus bruyants que les adultes eux-mêmes. Certains échanges plus sérieux choquent, parce que les adultes font comme si les enfants ne risquaient pas de les entendre. Il arrive même que les équipes critiquent des parents en présence des enfants dans une forme de mépris inconscient de l’aspect déplacé d’un tel discours dans ce cadre-là.

D’autres fois, les adultes ne sont plus vraiment là. Ils ont un, voire deux enfants sur les genoux, à qui ils n’accordent pas vraiment d’attention, ils voient d’un air absent ce qui se passe autour d’eux. Ils parlent d’autres choses, sont ailleurs et finissent par « gueuler » sur les enfants, qui étrangement font des bêtises et se disputent ou pleurnichent à la recherche d’une interaction de qualité introuvable.

La violence peut être du côté des équipes, lorsqu’elles s’oublient au détriment des enfants. Je me souviens d’une directrice qui, non sans humour, avait demandé à son équipe d’aller papoter de l’autre côté de la barrière du jardin pour la redresser : en effet, à force de toujours s’appuyer du même côté, les éducatrices l’avaient tordue.

Et j’ai fini par me demander si je pourrais « faire mieux » ou, en tout cas, « différemment », si j’étais à la place de la direction. S’il y avait d’autres moyens, d’autres outils, d’autres formes de management qui permettent de soutenir la qualité de l’accueil et du travail en préservant des espaces d’amusement et de construction du collectif. Je voulais savoir s’il était possible de construire un pont au-dessus du fossé qui nous séparait.

De l’autre côté du miroir (ou du fossé)

Au début de ma deuxième année en tant qu’adjointe de direction, une des éducatrices de l’équipe est passée à mon bureau, après avoir suivi un cours avec des membres de direction d’autres crèches qui avaient tenu devant elles ces fameux discours méprisants au sujet des professionnelles. Elle m’a dit : « S’il te plaît, Cécile, ne deviens jamais une adjointe aigrie et désabusée. » Je lui ai répondu que j’allais essayer et que je comptais sur elle pour m’alerter si cela arrivait. Nous ne travaillons plus dans la même institution et elle n’est donc plus là pour veiller sur moi. Il faudra que je la voie un jour pour lui dire que ce n’est pas facile de rester fidèle à ses principes.

J’adore mon travail d’adjointe, presque autant que j’ai aimé être éducatrice. Je trouve passionnant d’être confrontée à la complexité de l’être humain dans son rapport au travail, de pouvoir construire un cadre dans lequel les personnes évoluent, s’épanouissent et apprennent. Et je m’éclate à essayer d’enrichir et de faire évoluer les pratiques pédagogiques. Bref, souvent je m’amuse.

Mais je me confronte aussi aux résistances. Je m’essouffle, par moments, à tenter de convaincre qu’il existe d’autres voies, d’autres manières, de militer contre les raccourcis, les évidences, les représentations surannées, les préjugés en tous genres, la vétusté de certaines pratiques encore enseignées à l’école professionnelle.

En passant dans les groupes, on devine le travail accompli par les équipes et la qualité de leur investissement. Mais il est aussi possible d’entrer dans une salle et de surprendre une grappe d’adultes agglutinés dans un coin ou alignés sur des tabourets, à discuter en regardant à peine le groupe d’enfants, avec même quelquefois, le constat d’une pauvreté du matériel mis à disposition. En tant que direction, nous essayons toujours de nous souvenir que ce ne sont que des moments instantanés, pris au hasard, et non les meilleurs reflets du quotidien du travail des équipes. Nous sommes attentives à ne pas réduire les professionnelles et leur travail à ces images-là. Mais elles ont aussi de la peine à se reconnaître dans le reflet que nous leur renvoyons de leur travail lorsque nous le critiquons, et le fossé se creuse.

Trouver un équilibre entre l’amusement qui fait le collectif, la motivation, le plaisir du travail et celui qui défait la qualité n’est ni simple pour les équipes, ni pour les directions.

On n’est pas là pour s’amuser !

Nous avons construit un projet pédagogique, avec l’idée que, si les adultes s’amusent dans le processus de conception des activités, leurs propositions seront plus riches et plus intéressantes. Mais le constat après presque quatre ans est sans appel : s’amuser, c’est du travail.

Il y a quelques mois, nous avons insisté pour que les espaces symboliques proposent autre chose que la traditionnelle et incontournable dînette. Avec l’impression, peut-être infondée, d’ouvrir un espace d’amusement et donc de motivation par cette occasion donnée de pouvoir créer ensemble. Mais voici qu’à notre grand désarroi, c’est la marchande qui vient remplacer la dînette. Rien de très innovant, et quid des questions de genre ? Difficile de dépasser la logique de notre esprit qui nous offre d’abord une zone confortable de pratiques connues, de jouets et d’activités que les enfants aiment (donc qui les occupent) et que nous maîtrisons (donc qui ne nous occupent pas trop).

Nous avons raté notre cible et je n’ai pas pensé à demander aux équipes si elles s’étaient amusées, ce qui était pourtant l’un des objectifs. Ça ne va donc pas de soi, peut-être parce que l’amusement n’est pas valorisé dans le travail et les représentations. Les équipes éducatives sont régulièrement confrontées à l’image dévalorisante du métier que renvoie le parent qui part en déclarant : « Amusez-vous bien, vous avez de la chance, moi je vais travailler. »

L’amusement des équipes apparaît pourtant souvent, depuis quelques années, comme outil de management. Les fameux team building. Ces séances de « jeu » en équipe, avec les ingrédients de défi et de récompenses, qui affichent assez clairement leur objectif : souder les équipes pour améliorer leurs performances. Ce qui est beaucoup plus sournois c’est l’inversion de la logique : ce n’est plus le collectif qui fait l’entreprise, mais l’entreprise qui fait le collectif.

Les difficultés ou les épreuves peuvent en effet souder une équipe (ou la faire exploser). Il est peut-être positif pour le collectif de challenger une équipe pour la motiver à trouver des solutions à un problème, coopérer et surmonter des difficultés dans le travail. Mais c’est une démarche plus délicate et qui demande plus de travail que de mandater une entreprise qui organise un bain de boue collectif et une bataille de bottes de paille.

L’association Envies[3], à Genève, propose ainsi des défis d’une autre nature, allant de travailler sans montre, à travailler sans jouets, ni meubles, ou avec du matériel insolite ou du quotidien. Au contraire des team building et des recettes toutes faites et applicables à tous, les formatrices de l’association Envies construisent avec les équipes, à partir de leurs questionnements et de leurs pratiques. Il s’agit de faire vivre des expériences qui redonnent du sens à ce que l’on fait et à la manière dont on le fait. Comprendre et identifier quelles sont les routines qui sont fondamentales dans la pratique quotidienne, garantes de sécurité et du fonctionnement du collectif, et celles qui nous enferment, auxquelles on s’est habituées, mais qui, dans le fond, desservent le travail. Oser aussi, oser faire autrement pour voir et avancer.

Et la légèreté alors ?

Parallèlement, nous avons toutes besoin de débuts d’après-midi de printemps dans un groupe de bébés, lorsque tout le monde dort (ou presque) et qu’il n’y a plus rien à faire. Besoin de moments légers et sans conséquence, pour reprendre son souffle et tenir le reste du temps. Mais ce n’est pas de l’amusement en soi et, surtout, ce n’est pas un moment de partage avec les enfants.

Cette année, un des groupes de 2-3 ans a annulé sa sortie de fin d’année à cause de la météo. L’équipe a décidé que cette journée devait quand même être spéciale et a proposé des activités différentes. Entre autres, elles ont vidé leur salle de vie et aménagé avec deux immenses cartons deux espaces imaginaires différents à explorer. Elles ont été enchantées de cette expérience, de voir que les enfants tiraient de cette journée un plaisir au moins équivalent à celui d’une sortie toujours un peu marathon entre trajet à pied, en bus, découverte d’un lieu inconnu, pique-nique, sieste et trajet de retour. Elles ont exprimé avoir redécouvert que l’on peut faire simple et riche à la fois.

Ce que j’aime entendre quand elles racontent une journée comme celle-là, c’est que l’amusement est partagé avec les enfants. J’aime capter ces moments dans le quotidien. Quand Lucas, l’éducateur, court à quatre pattes dans la salle, poursuivi par deux bébés rieurs, à quatre pattes eux aussi, que le reste de l’équipe encourage. Quand Rachel me raconte ses réunions géantes avec deux groupes d’enfants (tout le contraire de ce que je recommanderai pourtant), le soutien de ses collègues pour que ces moments soient profitables et le plaisir partagé avec les participants. Quand Hugo hurle des commentaires comiques à pleins poumons comme un animateur de foire, car la journée est sur ce thème et qu’il galvanise les enfants en étant complètement dans son personnage.

S’amuser, c’est entrer en lien. Les enfants s’invitent ainsi tout le temps : « Tu viens jouer avec moi ? » ou « Je peux jouer avec toi ? » L’enjeu est important, un refus peut être douloureux et socialement significatif. Accepter de jouer, c’est partager, se mettre d’accord sur des règles communes, c’est créer un collectif provisoire ou durable, c’est faire société.

Et à bien y réfléchir, travailler, ce n’est pas si différent. 

Cécile Borel

 

[1] Tous les prénoms ont été modifiés.

[2] Temps de travail hors présence des enfants.

[3] https ://envies.ch/

Retour en haut