Quand un livre rencontre le travail
Critique du livre Eloge de l’éducation lente de Joan Domènech Francesch
Voici un livre qui nous propose une respiration salutaire à travers une réflexion sur le temps et son usage dans l’éducation. L’auteur est un directeur d’école catalan, ce qui implique qu’il est plutôt orienté vers le domaine scolaire. Néanmoins, je pense qu’il peut nous amener des réflexions tout à fait pertinentes dans le domaine de la petite enfance.
Joan Domènech Francesch se situe dans la lignée des mouvements « slow »[1], qui se sont constitués au départ en réaction au fast-food, puis se sont élargis pour intégrer différents aspects de notre vie quotidienne. Mais quel rapport avec le monde de l’éducation ? L’auteur met en évidence que si les réformes menées dans le système scolaires affichent pour volonté d’améliorer l’éducation des enfants, elles ont aussi pour objectif de permettre aux Etats, dans le contexte de mondialisation actuel, de garder la prédominance. Ainsi actuellement, les réformes proposées visent plus à préparer des adultes qui s’insèrent dans le monde du travail, qui soient compétitifs, efficaces et productifs qu’à la démocratisation des savoirs, à l’éducation de futurs citoyens et à la réduction des inégalités. Dans ce cadre, une pression forte est présente pour que les enfants apprennent plus, plus vite, plus tôt. Les idées de compétitivité, générées par l’économie mondialisée, sont répercutées dans les familles, et dans l’éducation. « C’est là l’une des causes de la pression exercée sur les enfants pour qu’ils réussissent avant l’heure. L’inquiétude des familles est présente dès le plus jeune âge et il n’est pas étonnant de voir des parents se demander dans quel lycée ira leur enfant alors qu’il entre tout juste en maternelle. » (Ibid., p. 89). Je ne peux que confirmer à quel point la crainte de l’échec scolaire, les soucis pour l’avenir des enfants habitent les familles du Centre de vie enfantine. J’ai de nombreuses fois écouté des parents qui me disaient leur crainte que leur enfant ne trouve pas de travail plus tard. Certains parents expliquent très tôt à leurs enfants que leur avenir dépend de leurs résultats scolaires.
L’auteur nous rappelle que la conception du temps n’est pas objective mais bien une construction culturelle. Par ailleurs, deux conceptions contraires du temps avaient déjà été définies par les Grecs : Chronos et Kaïros. « Kaïros est le moment opportun, c’est le moment présent défini par une qualité précise, c’est le moment de la délectation ; Chronos, en revanche, est le changement permanent : c’est le temps qui passe. Chronos est le dieu qui dévore ses enfants. Avec lui, le temps ne s’arrête jamais, c’est un temps qui poursuit son cours indépendamment du contenu des événements.» (Ibid., p. 27). Autrement dit, Chronos est le temps mesuré, compté, rapporté, pressé, tandis que Kaïros est cette dimension qui fait que le temps semble parfois s’étirer à l’infini, ne pas passer lorsqu’on s’ennuie ou au contraire, s’accélérer lorsque, pris par l’intérêt, on ne le voit plus passer. L’importance que les instruments de mesure du temps ont pris dans notre société vont de pair avec une prédominance toujours plus marquée de Chronos sur Kaïros. Pendant des millénaires, l’homme s’est contenté d’une approximation du temps, mais depuis quelques centaines d’années, l’exigence de précision est devenue une obsession. Dans une société technologique et néolibérale comme la nôtre, le temps est devenu une marchandise comme une autre. « La mesure du temps nous a conduit à la prédominance de la quantité sur la qualité. » (Ibid., p. 30). Joan Domènech nous rappelle que les maladies typiques de notre société sont liées au stress et que l’urgence imprègne tous les aspects de la vie : manger vite, consommer vite, se déplacer vite, travailler vite, etc.
Ainsi, paradoxalement, alors que la longévité de la vie s’est considérablement augmentée, alors que les trajets sont effectués plus rapidement, alors que les informations sont disponibles aisément, nous sommes, encore plus qu’avant, à la recherche de temps. « Le bien-être semble dépendre de la quantité de choses que l’on pourra faire en une journée, en une semaine, en un mois, etc. » (Ibid., p. 35). Un exemple très parlant est celui des transports : ils occupent en moyenne 25 % du temps dans les sociétés motorisées contre 4 % dans les sociétés non motorisées. « Il s’agit souvent d’arriver le plus vite possible, voire le premier, mais sans s’être demandé – et c’est là le plus grave – dans quelle direction aller. » (Ibid., p. 36).
Dans le domaine de l’accueil de la petite enfance, nous avons heureusement encore peu de pression concernant les résultats que nous devrions obtenir, ou le niveau que les enfants devraient atteindre. Néanmoins, ne soyons pas naïfs, nous ne bénéficions de cette trêve que par mépris : les enfants dont nous nous occupons sont considérés comme « trop petits pour ». Tout ce qu’il convient de faire pour beaucoup de politiciens, c’est de les garder pour que leurs parents puissent aller timbrer à l’usine. Néanmoins, nous sommes également touché∙e∙s par cette dérive. Nous en sommes même souvent, malheureusement, les agent∙e∙s. Il est difficile d’en prendre conscience puisque nous faisons partie de cette société à grande vitesse, nous avons grandi avec la société de consommation et avec ses progrès technologiques : TGV, internet, voiture individuelle, etc.
Voici quelques-uns des thèmes du livre qui, selon moi, prêtent à réflexion :
Joan Domènech pose une question qui nous concerne au plus haut point : « En éducation aussi, plus, plus vite et plus tôt seraient-ils synonymes de meilleur ? » (p. 37). Il remarque que souvent, les adultes veulent accélérer les apprentissages des enfants et cela commence dès le plus jeune âge : les parents se montrent fiers si leur enfant marche rapidement, parle rapidement, etc. Comme si la vitesse était une qualité en soi.
Ceci nous amène à toutes ces situations en nurserie où nous avons tendance à stimuler les enfants pour accélérer leur développement moteur : les mettre en position assise avant qu’ils ne maîtrisent celle-ci, leur donner la main pour qu’ils puissent marcher, etc. Mais les autres tranches d’âges ne sont pas épargnées : combien de fois avons-nous tendance à pousser les enfants à l’autonomie ? Est-ce que parfois, ce n’est pas leur demander trop et trop vite ? De même, Joan Domènech nous invite à réfléchir aux mots que nous utilisons lorsque nous parlons aux enfants : « Dépêche-toi, allez vite vous habiller, plus vite, quel escargot ! etc. » Selon lui, nous avons tendance à utiliser toujours plus ces termes mettant en avant la nécessité de rapidité. L’auteur nous incite à mieux respecter le rythme d’apprentissage de chaque enfant. Comme le dit Freinet (cité par le traducteur, ibid., p. 102) : « On ne fait pas pousser les salades plus vite en tirant dessus. »
Dans le même ordre d’idées, l’auteur nous rend attentifs à la tendance actuelle de multiplier un matériel toujours plus technologique et compliqué, à offrir trop d’objets, à créer un univers trop stimulant. A ce sujet, j’aimerais rapporter une anecdote qui m’avait porté à réfléchir, liée au lieu dans lequel je travaille. Le Centre de vie enfantine de Montelly a été construit en 1966. Le projet a été confié à deux architectes : Brugger et Guth à la suite d’ une mise au concours. Les images prises lors de l’inauguration montrent un espace très vide, hospitalier pour notre regard d’aujourd’hui. En effet, le projet était très japonisant : murs blancs et sobriété étaient la règle. Aujourd’hui, les mêmes locaux sont devenus beaucoup plus colorés (décorations réalisées par les équipes, murs et mobiliers de teintes vives, etc.). Interrogé sur ce point lors d’une rencontre que nous avons eu la chance d’organiser il y a quelques années, M. François Guth nous avait alors répondu en substance ceci « Nous avons voulu offrir aux enfants un espace neutre, sur lequel ils puissent projeter leur imaginaire. Avec vos décorations, au contraire, c’est vous qui remplissez l’imaginaire de l’enfant ! » Reconnaissons qu’il n’a sans doute pas complètement tort ! Comme le dit encore Joan Domènech : « La somme d’expériences éducatives semble inversement proportionnelle au nombre de stimuli que l’on perçoit et que l’on peut assimiler. De nos jours, il y a beaucoup de stimuli mais trop peu de temps pour en profiter. En présence de toutes ces stimulations, nous avons deux choix possibles : la culture du zapping ou bien la sélection » (Ibid., p. 77).
De même, Joan Domènech insiste sur l’importance de ne pas toujours remplir le temps des enfants avec des apprentissages et des activités imposées par l’adulte, à offrir de larges plages au jeu libre. « Il nous faut redonner du temps aux enfants, afin de leur offrir des espaces où ils puissent assimiler les connaissances, vivre, connaître, apprendre et construire leurs propres apprentissages. Avoir du temps et l’utiliser librement et de manière autonome est nécessaire pour un meilleur apprentissage. Cela suppose de dégager des moments dans les emplois du temps des enfants, occupés par tant d’activités dès le plus jeune âge – des activités d’ailleurs souvent conçues pour satisfaire nos souhaits d’adultes plus que les leurs. » (Ibid., p. 99) Donc laisser du temps aux enfants hors pression et productivité, ce qui ne veut pas dire laisser les enfants faire n’importe quoi. Leur proposer également des situations et des activités riches mais non sur-stimulantes. Le temps dégagé par l’adulte peut alors être utilisé pour valoriser la relation à l’enfant plutôt qu’à enseigner, prendre le temps de parler à chacun, d’écouter chacun. Si c’est toujours l’adulte qui est moteur de chaque situation, comment les enfants pourront-ils apprendre à gérer leur temps, à choisir ? S’ennuyer, rêver, bâiller aux corneilles sont aussi des expériences qui méritent d’être vécues.
Selon l’auteur, l’éducation requiert des moments sans temps, il relève l’importance de prévoir des espaces qui ne comprennent aucune activité organisée, aucune prévision, voire aucune finalité. Pensons par exemple aux « ateliers rien » présentés dans un précédent numéro de la revue[2]. « La lenteur implique d’apprendre à s’amuser, à observer, à perdre son temps, dans le sens de savourer le temps de l’apprentissage. » (Ibid., p. 65).
« Laisser du temps aux enfants, sans vouloir anticiper inutilement, signifie savoir les attendre là où ils se trouvent dans leur manière d’apprendre. Il existe en espagnol un verbe, tombé en désuétude, qui correspond très bien à cette réalité : « aguardar ». Ce verbe signifie attendre quelqu’un avec espoir, sans pression, patiemment, pendant qu’on le regarde faire, avec respect, estime et bienveillance. Cette attente « vitale et authentique », pour reprendre les termes de Pedro Lain Entralgo, est une manière optimiste de voir l’enfance, comme quelqu’un qui en attend tout, sans rien attendre de précis. » Alfredo Hoyuelos, cité par Domènech, ibid., p. 90.
Mais au-delà du travail auprès des enfants, Joan Domènech nous incite à réfléchir également au fonctionnement de l’institution, de l’équipe éducative et de chacun en tant que professionnel∙le. Il montre que la tendance actuelle de la part de l’administration, mais j’ajouterais surtout du politique, est de vouloir contrôler et organiser le temps dans une perspective quantitative et rationnelle tout droit issue du monde de l’industrie. Pourtant le bon travail nécessite, selon l’auteur, que les professionnel∙le∙s aient du temps pour penser le travail : « Dans la plupart des situations éducatives, un temps de réflexion est nécessaire afin de peser le pour et le contre, d’analyser les éventuelles conséquences, de débattre autour d’autres alternatives possibles, de s’accorder sur des réponses consensuelles. Il s’agit donc d’un temps de délibération : un temps où la réponse n’est ni absolue, ni rapide et encore moins définitive ou unique. » (Ibid., p. 61). L’équipe a également besoin de moments pour « que l’on raconte ce que l’on fait, autrement dit pour créer une culture commune, pour créer une communauté » (Ibid., p. 104).
A l’heure où le maintien d’un temps hors enfants minimal est remis en question, nous ne pouvons qu’applaudir des deux mains à ces propos. En effet, comment bien faire notre travail sans tous ces moments entre adultes, qui sont selon Joan Domènech aussi importants que le temps passé auprès des enfants. Nous avons besoin, pour nous remettre en question, pour ne pas tomber dans une routine dans laquelle on ne sait plus pourquoi on fonctionne ainsi, de temps de « dispute professionnelle »[3], de temps de restitution, ces moments où on remercie les collègues pour une aide, où on pousse un « coup de gueule » pour dire nos désaccords, où on met des mots sur une matinée difficile. Les temps festifs, joyeux sont aussi des moments importants pour la construction de l’équipe, pour la qualité des échanges entre adultes. N’oublions pas que l’ambiance et le fonctionnement du collectif d’adultes influent sur ceux du collectif d’enfants.
« Lorsque l’éducation fonctionne à l’image d’un système bancaire, le contrôle se focalise surtout sur les résultats, et non sur l’analyse du processus. » (Ibid., p. 75). En éducation, le processus, le cheminement pris pour arriver est pourtant bien plus important que le résultat obtenu en tant que tel. C’est bien la formulation et la compréhension de ce cheminement qui permet à l’équipe de construire des savoirs qui vont être utiles pour d’autres situations.
Aujourd’hui, tout est mesuré en termes de résultats quantifiables : combien d’enfants sont accueillis dans une structure de combien de mètres carrés et combien ça coûte par tête de pipe, pour quels résultats qu’on peut si possible chiffrer. Tout est rapporté au fonctionnement du monde de l’économie, qui donne la mesure. Au-delà de la nécessité d’une utilisation raisonnée de l’argent public, ce fonctionnement nous parle du projet de société pour les lieux d’accueil de la petite enfance : doivent-ils être des lieux où on cherche à offrir aux enfants un lieu de vie de qualité où ils pourront expérimenter, découvrir, à leur rythme, suivre leurs intérêts, apprendre à vivre avec les autres, etc. Des lieux qui favorisent l’intégration de toutes les familles dans la cité et l’égalité des chances ou vise-t-on tout d’abord à libérer les parents pour qu’ils puissent travailler à un moindre coût, et à préparer les enfants à être de futur∙e∙s consommateur∙trice∙s et travailleur∙euse∙s discipliné∙e∙s et obéissant∙e∙s, efficaces et rentables ?
Je terminerai par une dernière citation extraite du livre : « La vitesse est une défense contre la profondeur et le sens. Rien de ce qui est important ne se déroule rapidement. Préférons la qualité de l’expérience à sa vitesse. C’est la profondeur de l’engagement et la capacité à apprendre qui changent le monde. » (Stoll, Louise, Fink, Dean et Earl, Lorna, (2003), cité par Joan Domènech Francesch, (2009), p. 77).
IL me faut du temps, j’ai besoin de ce temps
Que d’autres vont délaissant
Car ils en ont trop ou ne savent plus
Quoi en faire
Du temps pour observer un arbre, un phare
Pour arpenter ce répit
Pour se réjouir : aujourd’hui ce n’est plus l’hiver
Pour mourir un peu
Et renaître tout de suite
Et pour me rendre compte
Pour me rendre compte
J’ai besoin de temps, le temps nécessaire pour
Barboter quelques heures dans la vie
Et savoir pourquoi je suis triste
(…)
Du temps pour passer la nuit
Du temps sans limite et sans aiguilles…
Cela revient à dire qu’il me faut
Ou plutôt j’ai besoin
Disons que je demande
Du temps sans temps
Mario Benedetti, cité par Joan Domènech Francesch (2011, p. 98)
[1] Selon l’auteur, ces mouvements ont en commun cinq aspects : rechercher le temps juste, privilégier la qualité, redonner le temps aux personnes, travailler au présent, à partir du passé et en pensant au futur, avoir un esprit critique vis-à-vis de la société actuelle (Domenech, 2009, p. 41).
[2] Osbeck, Alexandra ; Cazzola Dufournet, Bénédicte ; Borel, Cécile (et al.)(2011), Créativité sociale : l’atelier « rien ». Revue [petite] enfance n°105, mai 2011, pp. 40-45.
[3] Voir Kühni, Karina (2011), Le jugement du travail et la coopération, Revue [petite] enfance n°105, pp. 74-82.
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