Les compétences: encore une liturgie néolibérale

Alors que nous décidions des thèmes prochains, nous parlions, à bâtons rompus, autour de la « socialité » enfantine. Tout le monde sentait bien que nous tenions là un sujet. Dans mes notes, par une étrange contamination quotidienne, ce bon sujet est devenu un « truc à compétences ». Personne ne peut se rappeler comment nous avons acquiescé à l’unisson et accepté, à une large majorité, de réaliser ce numéro sur Les compétences sociales des jeunes enfants. Les inadvertances sémantiques ont ainsi des conséquences politiques. J’en suis bien marri. Malgré ma méfiance envers les rengaines managériales, j’ai été pris par ces ressassements qui nous apparaissent vrais, parce qu’ils nous ont à l’usure. Toutes et tous, nous avons entendu ces glorifications de la compétence ; celles qui consistent à balbutier, sur un mode incantatoire, trois mots vides que l’on habille d’oripeaux, baptisés conceptuels. Vous aurez reconnu, au passage, les évaluations individuelles de performances, les entretiens de qualifications, les bilans de compétences et autres…

La notion de compétence a donc été phagocytée par le capitalisme brutal. Lui adjoindre le mot social est un contresens, puisque le propre de l’économie du marché total est bien de détruire ce qui fait société. Que viennent faire les enfants aux mille compétences sociales dans cette galère ?

Dans cette revue, comme dans la vie, nous composons avec des contradictions, et nous avons bâti un dossier sur les « socialités » enfantines.

Vous y trouverez convoqué Dickens qui, au milieu du dix-neuvième déjà, décrivait nos droites décomplexées ; puis les dinosaures de la psychanalyse vous rappelleront qu’ils ont encore une belle vigueur intellectuelle et une pertinence intacte.

Un peu plus loin, ce sont Grincheux, Atchoum, Timide et un crapaud séducteur qui tenteront de montrer que la manière de dire compte aussi. Mais j’ai déjà entendu des éducatrices* dire, avec un air professionnalisé, « aujourd’hui, Timothée a eu un comportement violent », alors qu’elles pensaient que Timothée est une brute épaisse et que ça n’a rien d’étonnant avec les parents qu’il a. Les artifices langagiers restent un peu légers par les temps protocolaires que nous vivons.

Au café du commerce et dans les assemblées politiques, il est courant d’entendre que les affaires de genre sont ringardes et dépassées puisque l’égalité entre les hommes et les femmes est réalisée. « Les femmes se tapent les deux tiers du nombre d’heures de travail effectuées dans le monde et produisent plus de la moitié des aliments, mais ne perçoivent que 10% du revenu total et possèdent moins de 2% des terres. Elles représentent 70% des 1,2 milliard de crève-la-faim qui vivent avec moins de 1 dollar par jour et les deux tiers des adultes non alphabétisés. »[1]

J’aurais pu choisir une énumération plus localisée, mais l’idée est la même. Nous n’en avons pas fini avec le patriarcat, et les éducatrices* travaillent, de leurs petites mains, à la continuation du modèle. La bonne nouvelle, c’est que ces douze dernières années, les hommes participent plus au travail domestique. Ils ont sacrifié 6 minutes de leur temps précieux. Il y a des statistiques qui donnent le vertige.

Dans les univers très structurés, que sont les institutions de la petite enfance, le temps et l’espace sont mesurés et assignés. Il arrive, heureusement, que l’imprévu et l’aléa s’y glissent ; se dessinent alors des moments féconds de socialisation. Préservons-les comme des espèces en danger.

De notoriété publique, les petits métiers de la petite enfance sont l’objet d’une vieille condescendance de la part des grands travailleurs sociaux. Mais, quand les grands se coltinent le travail avec les petits, on assiste alors à un amusant renversement des a priori. Et, en prime, dans ces simplissimes usines à mômes, les éducatrices* donnent à voir leur travail. Ce n’est pas un courage si répandu, et c’est formateur.

Dans les métiers de l’humain, nous savions déjà que, parfois, ne rien faire c’est bien travailler. Aujourd’hui, nous en rajoutons une couche, en disant que, parfois, ne rien faire avec rien, ça ouvre des espaces potentiels de socialisation.

Encore une contradiction : dans le numéro 104 nous disions tout le bien que nous pensons du livre de Giampino et Vidal Nos enfants sous haute surveillance. Dans ces pages importantes, Sylviane Giampino nous dit tout le mal qu’elle pense du petit Richard comme instrument prédictif d’une société sécuritaire. Ce petit Richard et ses amis se trouvent très abondamment cités dans deux articles. Cela prouve au moins, que le pouvoir autocratique du rédacteur est sévèrement contenu dans cette revue.

A l’épreuve du réel, il nous est montré que la prévention n’est pas la prédiction. Ouf ! La collaboration des professionnels* d’univers différents confirme ici sa vitalité et sa richesse.

Des machins québécois, qui brillent par leur volonté comportementaliste de « déshistoriciser » et de dépolitiser les pratiques éducatives, sont mobilisés dans un projet qui tient la route. Au point qu’une petite fille, qui était objet d’observation, deviendra sujet du débordement de la grille d’interprétation. L’intelligence professionnelle prend décidément des chemins mystérieux. Et c’est tant mieux.

En clôture du dossier, La Rémige a retrouvé Alain et traite de l’utilité et de la dangerosité comparées du couteau de cuisine et de la balle de ping-pong. Alain reste un plaisir.

Faire et Penser s’obstine à dire combien la controverse et la dispute professionnelles sont importantes dans la réflexion sur les pratiques et dans l’élaboration des savoirs. Nous en sommes encore loin ! Les porteurs* d’utopie font tenir debout les institutions, mais l’esseulement des certaines professionnelles* fragilise leur travail. Je reste convaincu que l’obstination est une condition d’apprenance. (C’est aussi la condition de survie de notre revue.)

Réagir et l’écrire montre que les préoccupations éducatives de l’insignifiante Helvétie sont largement partagées, en Europe occidentale au moins. De mesurer l’ampleur des dégâts pourrait donner un peu de force critique à la résistance nécessaire.

Nous nous sommes souvent plaint×e×s de l’indifférence. Nous sommes donc ravi×e×s de publier une réaction d’équipe.

Nous y sommes soupçonné×e×s de nous ériger en censeurs* des bonnes et des mauvaises pratiques. Je rappellerai simplement que la censure implique un pouvoir que nous n’avons pas et que nous ne voulons pas. J’ajouterai que ce n’est pas pour autant que nous allons devenir les encenseurs* systématiques des institués*.

Je ne me lasse pas de cette phrase de René Char :

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience »[2].

Elle pourrait être gravée dans le béton des écoles et des institutions. Encore faut-il que les institutions continuent à savoir lire.

Dire et Lire commence dans le monde âpre du Droit. La question de la responsabilité juridique et de la responsabilité morale des professionnelles* y est abordée et argumentée. Elle préfigure le prochain thème sur la reconnaissance professionnelle.

Lire aux enfants présente quelques ouvrages. Certains sont de saison, d’autres durent depuis longtemps, mais gardent leur acuité.

Pour finir, est présenté un livre à l’usage des professionnels* qui ont décidé que la séparation théorie-pratique a assez duré. Si l’erreur est féconde, l’opposition caractérielle entre ces deux éléments du travail est stérile. Une tentative de dépassement des impossibilités décrétées depuis si longtemps qu’elles en paraissent infranchissables.

Ce numéro 105 a pris un retard conséquent. Les responsabilités sont partagées, mais nous sommes encore là et allons durer encore quelques numéros. Nous espérons que vous accepterez nos humbles excuses ; mais nous ne pouvons garantir, vu l’incroyable facilité avec laquelle se sont empilées les encoubles, que cela ne se reproduira plus.

C’est encore une banalité de base que de dire qu’un cadre idéologique fonde toujours l’action. J’aimerais ajouter ici, qu’un cadre idéologique porte toute démarche critique. Il n’existe pas d’extraterritorialité objective. Donc, les articles que nous publions portent une empreinte idéologique plus ou moins assumée. Si l’on prétend à une objectivité totale, assez répandue chez les experts des sciences dures, il suffit de se rappeler les certitudes prédictives des économistes des subprimes ou les mesures scientifiques des contaminations radioactives de Fukushima… Pour quelques uns et quelques unes, le parti d’afficher clairement d’où ils/elles parlent, est une constante de leurs pratiques rédactionnelles.

Cela n’enlève rien au sérieux de leur travail.

Pour mon compte, ma relative vieillesse me permet de dire, avec une certaine tranquillité, que les prétendus « an-idéologiques », sont très souvent les serviteurs* zélés des conservatismes les plus étriqués et les garants* de la perpétuation des mêmes rapports de domination. Leurs capacités laborieuses sont massivement organisées autour de la légitimation de leurs privilèges. Tout cela n’en fait pas de si bons éducateurs*.

Pour être honnête, je peux difficilement me déguiser en vieux sage. Dans nos conseils familiaux, je suis régulièrement déclaré en péril de ratiocinations séniles. Le jugement sur le travail n’est pas une plaisanterie sans conséquences. Cela comporte certains risques pour ego.


[1] Edito de Gérard Biard, in Charlie Hebdo HS N° 3,avril mai 2011.

[2] Char, René, 1948, Fureur et Mystère. Paris, Gallimard.

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