Quelle liberté pour les nurses «locziennes»?

Bonne question ? Mauvaise question ? Drôle de question que j’avoue ne pas m’être posée très souvent, du moins en ces termes, alors que ma découverte de l’Institut Pikler remonte à trente ans pile.

Pourquoi ai-je balayé sans vergogne, comme un reste de poussière sous le lit, une aussi légitime interrogation en négligeant d’en parler avec les nurses alors qu’à ma grande surprise, au sujet de ce lieu et de l’expérience qui s’y poursuit, c’est l’une des premières objections que soulèvent Jacques et Karina Kühni dans leur voiture qui nous ramène de Montreux vers Lausanne.

Objection d’essence politique qui nous renvoie au fait que nous ne regardons sans doute pas le réel avec exactement les mêmes lunettes, que nous n’avons peut-être pas, eux et moi, les mêmes priorités existentielles ou éthiques. Quelle importance d’ailleurs, essayons d’y réfléchir.

Histoire que le lecteur sache qui parle, je suis d’un naturel plutôt réfractaire aux règles et aux institutions – l’école, l’hôpital, la justice, la police, l’armée, sans bien sûr oublier l’église – assez allergique à leur logique et à leur fonctionnement par trop inféodés à l’ordre bourgeois, insoumis dans l’ensemble et porté en toutes circonstances à traverser spontanément en dehors des clous. Pourtant la première fois que j’ai mis les pieds à Lóczy, dès que j’ai écouté Judith Falk me raconter Pikler et me décrire le fonctionnement de Lóczy, dès qu’elle a commencé à énumérer la liste des choses à ne pas faire, j’ai été d’emblée d’accord avec absolument tout. Parce que derrière ce qu’elle me disait il n’y avait visiblement rien qui relevait du pouvoir et tout qui était dicté par une connaissance encyclopédique et un respect absolu des besoins de l’enfant.

Il y avait une règle du jeu, on la comprenait ou pas, on l’acceptait ou pas. Ce n’était tout simplement pas négociable, parce qu’il était très clairement question de la survie psychique d’enfants orphelins ou abandonnés à la naissance et que cela excluait d’emblée toute improvisation, tout à peu près, tout bricolage, toute revendication libertaire puisqu’il semblerait qu’il s’agisse fondamentalement de cela. Et je dois à la vérité de dire, pour en rajouter une couche, que ne ressentir soudain aucun besoin de soulever la moindre objection me mettait bizarrement dans un état proche du ravissement.

On était en 1983, j’étais en train de réaliser pour la télévision une série de films dont le thème était Le bébé est une personne. Partout je rencontrais des gens qui répétaient à l’envie ces cinq mots, comme d’autres scandent « Touche pas à mon pote » ou ânonnent « Hare Krishna ». Des professionnels de la petite enfance dont je découvrais, désappointé en les regardant travailler, que la pratique ne suivait pas. Pour le dire en une phrase, nonobstant les belles déclarations d’intention, le temps qu’on a prenait sans cesse le pas sur le temps qu’il faut et, résultat des courses, le bébé n’était plus personne.

A Lóczy au contraire, c’était magique, j’étais sur un nuage. De l’autre côté du « rideau de fer » pourtant, à l’ombre des chars soviétiques encore présents à l’époque sur les hauteurs de Budapest, aucun hiatus entre théorie et pratique dans ce lieu improbable à l’écart du bruit et de la fureur du monde. Les femmes en charge suivaient à la lettre, sans jamais accepter que les contingences extérieures les en détournent, les préceptes d’Emmi Pikler, cette pédiatre iconoclaste quasiment inconnue à l’Ouest qui, en Hongrie, soutenait déjà dans les années 1930 que les bébés sont des personnes et qui méthodiquement, scientifiquement, méticuleusement avait élaboré tout un protocole permettant de les « faire personne », de les aider à grandir en santé.

Un signe qui ne trompait pas pour le cinéaste que je suis : Judith Falk, la directrice du lieu me recevait dans l’espèce de cagibi qui lui servait de bureau tandis que toutes les grandes pièces et les terrasses de la belle villa étaient réservées aux enfants. Ça me changeait des grands bureaux plein d’épaisses moquettes dans lesquels de faux défenseurs des enfants me tenaient de beaux discours vides tandis que leurs petits « protégés » se traînaient sur de froids carrelages. Alors rebelle ou pas, esprit de contradiction ou pas, devant cette petite dame, intuitivement, quasi instantanément, j’ai mis un genou à terre.

Donc, pour en revenir aux nurses, si je faisais allégeance, il me paraissait évident à l’époque que toutes les personnes qui travaillaient dans l’institution l’avaient faite avant moi ; les nurses en tête. Elles avaient forcément compris et intégré ce que j’avais moi-même compris et intégré, et bien plus encore. Comme moi, elles avaient forcément consenti. Et quand on consent, on ne se sent pas moins libre, me semble-t-il, on se sent mieux libre.

Me battre comme un beau diable dès que j’ai le sentiment qu’on attente à ma liberté, je connais. Cela ne m’a apporté que la satisfaction amère, brève et égotique, d’une bataille gagnée dans une guerre perdue. Les rares fois où j’y ai renoncé par adhésion totale (sans quand même perdre toute lucidité, sans confondre la recherche de l’excellence avec l’atteinte de la perfection !) à Lóczy donc ou au sein de l’école orthogénique de Bruno Bettelheim face à la souffrance mentale terrible des enfants autistes, dans certains services hospitaliers où l’on se souciait vraiment de ne pas laisser crever les mourants dans la douleur et la solitude, cela m’a procuré un bien-être, un apaisement profond : le sentiment assez exaltant qu’en acceptant de mettre mes pas dans ceux d’autres dont j’approuvais totalement la pratique, qu’en acceptant de baisser la garde, de déposer les armes de la critique, le noyau dur de mon moi profond, loin de se rétracter un peu plus se dilatait soudain à la dimension de mon être tout entier ; quelque chose comme une sorte de Big Bang intérieur.

C’est trop de défiance, de pessimisme, d’orgueil et de souffrance selon moi le « ni Dieu ni maître » des anarchistes que je sens poindre derrière la question posée. Et pour quelle réelle conquête, si je puis me permettre? D’accord pour le refus des diktats religieux et pour le rejet des maîtres qu’on nous impose. Mais, pour ma part, je revendique fermement, avec humilité, les maîtres qui se sont imposés à moi ; ces maîtres en humanité, dont Emmi Pikler et Bruno Bettelheim font partie, qui ont le pouvoir de vous réconcilier avec l’espèce humaine et aux exigences desquels on se plie volontiers.

« Il est interdit d’interdire », disait-on en Mai 68. Si l’on excepte brutaliser ou empoigner les enfants ou encore les punir, voire même simplement les gronder, en leur laissant entendre qu’ils sont mauvais ou que ce qu’ils font est mal, on n’interdit rien à Lóczy. On déconseille plutôt, on incite à renoncer à des comportements instinctifs censés être naturels, on invite à explorer d’autres voies. On ne donne pas d’ordre non plus, on ne dit pas aux nurses par exemple : « Vous devez parler aux enfants quand vous les changez ou quand vous leur donnez à manger ! » On leur demandera plutôt : « Comment réagissent les enfants quand vous leur parlez ? » Ce qui a pour effet de contraindre indirectement celles qui auraient naturellement tendance à rester silencieuse pendant les soins, à faire l’effort de parler aux enfants pour répondre à la question.

Faire des bisous aux enfants, un autre grand classique ! On n’encourage pas les nurses à en faire, on essaiera clairement de les en dissuader si elles persistent mais ce ne sera jamais formellement interdit. Simplement on s’attend à ce qu’elles finissent par comprendre qu’un bisou n’est ni la seule manière d’aimer un enfant, ni la meilleure manière de respecter sa personne. Que couvrir les enfants de bisous, ce peut être se donner à peu de frais l’illusion de bien faire, et que cela n’exclut pas par ailleurs de le traiter par dessus la jambe, voire même masquer de la maltraitance. Que prêter une grande attention aux besoins véritables de l’enfant à chaque seconde et lui procurer en réponse un soin global parfaitement approprié est, bien plus qu’un simple bisou qui satisfait l’adulte, source de sécurité intérieure et de bien-être pour l’enfant.

Parce que c’est ça la grande affaire. A Lóczy, s’agissant de la population traumatisée, insécurisée, désorientée des enfants orphelins ou abandonnés de la pouponnière, Pikler pose d’emblée un principe de fonctionnement avec lequel elle exige que les nurses ne transigent pas. Un principe qui vise à procurer à ces enfants cette sécurité affective dont ils ont besoin pour vivre en santé : « Ne jamais essayer de leur donner un jour ce que l’on n’est pas sûr de pouvoir leur procurer toujours », dira-t-elle.

Alors des soins précis, codifiés oui, mais un bisou non, parce que cet enfant que j’ai envie d’embrasser, là maintenant, peut-être aurais-je envie de le gifler demain ? Je ne suis pas sûr de la permanence et de la régularité de mes envies et de mes impulsions alors, dans l’intérêt de l’enfant, par discipline professionnelle, je les bannis de mon comportement. J’accepte de renoncer à faire instinctivement ce que je m’exerce à faire de façon consciente et réfléchie.

Dans ce lieu dédié à l’enfance, la reconnaissance et la satisfaction des besoins de l’enfant passent avant celles des adultes que l’on ne néglige pas pour autant mais que l’on subordonne. Partout ou presque partout, il est implicitement admis que c’est aux enfants de se plier peu ou prou aux impératifs adultes ; partout ou presque partout, l’adulte est maître des lieux, un peu ou beaucoup. A Lóczy jamais, en aucun cas.

L’Institut Pikler, pour les nurses qui y passent leur vie comme pour moi qui y revient sans cesse, c’est l’équivalent d’une boussole pour tout ce qui touche à l’enfance avec son aiguille qui indique immuablement le nord qu’il pleuve ou qu’il vente. Et le nord, c’est l’intérêt de l’enfant, les besoins de l’enfant, la satisfaction des besoins de l’enfant. Aucune revendication adulte, aucun impératif institutionnel n’a le pouvoir de détourner l’aiguille de la direction qu’elle indique. C’est ainsi, cela dure depuis près de 70 ans en dépit des violents soubresauts de la société hongroise et, pour sa part, le cinéaste que je suis s’en émerveille et accepte volontiers, depuis toujours, quand il s’y rend, les restrictions à sa marge de manœuvre que cela suppose.

En 1983, la seule consigne stricte que Judith Falk m’a donnée, avant de m’autoriser à entrer dans les chambres pour filmer les bébés et le travail des nurses, consigne donnée à tous les visiteurs d’où qu’ils viennent pour quelque motif que ce soit, ce fut d’exiger que je m’interdise d’entrer en relation avec les bébés : ne pas leur parler, ne pas les prendre dans mes bras, ne pas les câliner, pas de chatouilles ni de guiliguilis. La raison de cet interdit évidemment frustrant fut que la dernière chose dont ces enfants abandonnés avaient besoin c’était de relations multiples et sans lendemain, brèves et bâclées, qui débouchaient évidemment sur une séparation brutale réactivant le traumatisme de la séparation initiale. Je ne faisais que passer, je n’avais aucun rôle à jouer dans la vie de ces bébés et de ces enfants, aucune importance pour eux. Il fallait non seulement que je l’accepte mais que je parvienne à ce que ce soit ainsi qu’ils perçoivent ma présence.

Théoriquement, j’aurais dû me cabrer, mais en fait, ce fut exactement l’inverse qui se passa. Je fus immédiatement et totalement d’accord avec cette consigne au point de la faire mienne intimement et de la travailler pour m’y conformer pleinement. Au point d’aller par exemple jusqu’à m’interdire de regarder les enfants autrement qu’en coin, pour ne pas prendre le risque de croiser leur regard et de capter même fugitivement leur attention. Non seulement je ne vivais pas cette consigne comme un diktat mais elle devenait partie intégrante de la captation filmique. J’ai dû quelque part ressentir sur le moment que le droit de filmer que l’on m’accordait s’accompagnait, sauf à être un simple voleur d’images, du devoir de devenir partie prenante de la stratégie du soin. On était trois adultes, le caméraman, l’ingénieur du son et moi, avec à l’époque un matériel volumineux et encombrant, mais le message subliminal envoyé aux bébés et aux nurses tandis que nous filmions c’est que nous n’étions tout bonnement pas là ; des sortes d’ectoplasmes…

Et ça marchait : les bébés qui nous voyaient très bien évidemment semblaient ne pas nous voir et les nurses non plus. Je me souviens avoir revu et reconnu dix ans plus tard l’une de celles que j’avais filmées donnant un soin magnifique de présence et d’intensité à un bébé de quelques semaines. Je lui ai demandé si elle se souvenait du tournage, ce à quoi elle a répondu que, de moi, elle ne se souvenait absolument pas, mais que par contre elle se souvenait très bien du bébé ! Mission accomplie en quelque sorte.

Alors quoi la liberté des nurses locziennes? Elles donneraient ces soins magnifiques d’un côté tout en souffrant dans leur âme de l’autre ? Elles seraient clivées à ce point ? Je ne veux et ne peux évidemment pas parler en leur nom, mais il y a quand même un signe qui ne trompe pas en général et qui mérite qu’on lui prête attention ici : il n’y a pas ou quasiment pas de turn over à Lóczy. Celles qui vivent ce qu’on leur demande comme attentatoire à leur liberté, qui n’en comprennent pas la nécessité et le sens, qui vivent le protocole de soins à suivre à la lettre comme un insupportable carcan soit s’en vont d’elles-mêmes, soit sont gentiment poussées vers la sortie parce qu’elles font mal ce qu’on attend d’elles.

Pour les autres, qui ont intégré l’idée qu’avant de faire ce que l’on sent, la moindre des choses c’est de sentir ce que l’on fait, la question de leur liberté, j’en ai la ferme conviction, ne se pose pas ou est vécue comme quelque part subsidiaire. La question de la responsabilité prenant le pas sur toutes les autres. Pas forcément « naturelle » au départ, la manière d’être avec les enfants vers laquelle les nurses ont été subtilement conduites loin d’être vécue comme une contrainte est devenue une « seconde nature ». A Lóczy, sans effort apparent, on ne se préoccupe que d’une chose, faire toujours mieux ce que l’on doit.

A la nurse que j’avais revue dix ans plus tard et qui avait eu des enfants entretemps j’avais d’ailleurs demandé si, avec ses propres enfants, elle avait fait spontanément ce qu’elle ressentait ou continué à faire ce qu’elle avait appris. Et elle m’avait répondu qu’elle n’avait pas envisagé une seconde de faire avec ses enfants autrement qu’avec les enfants de la pouponnière.

J’entends d’ici l’objection. Conditionnement ! Fonctionnement sectaire !! Certains se plaisent à le croire et ne se privent pas de le dire. Pour moi, qui considère que l’enfant est un combat, que sa liberté à lui reste à conquérir, ceux qui disent cela sont à côté de la plaque et veulent ignorer les enjeux fondamentaux qui sous-tendent le fonctionnement loczien.

Pourtant ces enjeux, sociétaux, politiques étaient présents d’emblée à Lóczy. Emmi Pikler, comme tous ceux dont la vie professionnelle commence au lendemain de la grande boucherie de 1914/1918, rêve d’un homme meilleur pour un monde meilleur. C’est cet homme-là qu’elle s’efforcera de faire naître et grandir dans le phalanstère loczien. Bannir de cette institution qu’elle crée de toutes pièces en 1946, à l’issue de la deuxième tuerie internationale, le mépris généralisé de la vie, l’irrespect de la personne humaine. Instaurer au contraire, dès la première seconde de la relation de l’adulte avec lui, le plus permanent et le plus absolu respect du bébé même arrivant tout droit de la maternité. L’une des premières choses dont elle parlera longuement aux jeunes nurses qu’elle vient tout juste de sélectionner, c’est l’importance de ce qui se passe sur la table à langer ; l’importance de leurs gestes, de leur attitude.

Interrogée par moi, en 1994, sur le peu de respect témoigné spontanément par l’adulte vis-à-vis du bébé et de l’enfant, la pédopsychiatre Myriam David rescapée d’Auschwitz déclarera d’ailleurs à ce sujet : « Je pense que l’on manque de respect d’une façon générale dans les relations humaines, mais oui, ça commence avec le bébé… Je crois qu’il y a quelque chose de profond qui se joue avec Pikler… Je crois que la démocratie elle commence un peu à Lóczy, alors que ça a été un peu perçu au début comme presque l’inverse… une forme de tyrannie exercée sur les nurses… moi, je crois qu’il y a des enjeux sérieux… Il me semble… »

Les enjeux d’un côté, la liberté de l’autre ? La responsabilité qu’on prend, la relation qu’on choisit d’assumer, qui passe par la professionnalisation des gestes que l’on fait au détriment de la liberté que l’on s’octroie de faire ce qui nous passe par la tête dans l’instant? Des sacrifices pour une cause qui en vaut la peine ? Si oui, laquelle ou en d’autres termes, nouvelle question posée à Myriam David, c’est quoi finalement Lóczy si on essaie de le dire en quelques mots ?

– « En quelques mots ?… Un magnifique laboratoire …

– De quoi ?

– De la façon dont un bébé se construit… Je dirais…Mais je pense qu’il a cette particularité que la constante qui est introduite et qui est nécessaire dans toute expérience de laboratoire est quelque chose de l’ordre de l’humain… c’est une attitude de base humaine…

– Ce n’est pas un lieu où l’on se livre à des expériences…

– Non… Mais c’est quand même une expérience… C’est pas fait pour mais c’est quand même une expérience que d’imposer aux nurses ce qu’on leur impose… Et qu’elles découvrent que c’est difficile de le faire, mais quand elles en sentent l’intérêt, elles le font volontiers… Je ne pense pas qu’elles se sentent tyrannisées, elles sentent que c’est une nécessité…

– C’est-à-dire ce qu’on leur impose en deux mots ?

– D’être constamment penchées sur le… besoin du bébé… si j’hésite sur le mot besoin parce qu’on y met tout ce qu’on veut… Mais c’est quand même ça grosso modo… Et on leur impose de limiter tout ce qui est projectif dans la relation et de développer tout ce qui est empathique…

– C’est-à-dire ne pas projeter ses sentiments ?

– Oui, de s’introduire dans la relation avec un désir uniquement empathique…

– Il ne faut pas projeter ses sentiments mais il faut y mettre du sentiment.

– Oui, il faut y mettre du sentiment… ça n’empêche pas d’y mettre du sentiment !

– Comment on fait ça ?

– Alors ça … Il faut avoir des groupes de travail là-dessus… Pour comprendre ce que c’est cette relation particulière, profondément différente à mon sens d’une relation maternelle… »

Le mot de « laboratoire » peut choquer mais dans la bouche d’une rescapée des camps de la mort, accolé à l’adjectif « magnifique », nul doute qu’il revêt une signification paradoxale. Dans l’esprit de Myriam David en effet, cet endroit inventé par Emmi Pikler c’est quelque chose comme l’envers d’Auschwitz : un lieu systématiquement dévolu au développement de la vie. Un lieu où s’est poursuivie pendant des décennies une expérience pleine d’humanité qui se voulait et qui a été salvatrice pour quantité de bébés abandonnés…

Un laboratoire ce lieu, pourquoi refuser le terme, où l’on démontrait quotidiennement l’impact sur le développement de l’être humain d’un environnement parfaitement soignant, pensé dans ses moindres détails pour procurer à l’enfant un sentiment de totale sécurité.

Peut être n’est-il pas inutile de souligner, à un moment où l’on nous invite à investir la génétique et la biochimie du pouvoir mirobolant de solutionner l’ensemble des désordres psychiques, qu’à l’époque ils ne savaient rien à Lóczy de ces bébés abandonnés à la naissance, ou pas grand-chose. Mais en leur procurant à tous – d’où qu’ils viennent, quel que soit leur bagage génétique de départ – le même environnement fiable, cette constante humaine dont parlait Myriam David, ils sont parvenus à changer le cours prévisible de leur destin, à faire de la quasi-totalité d’entre eux des adultes résilients et en bonne santé ; exempts de toutes ces carences affectives qui furent et sont encore le lot de tant et tant d’enfants des institutions.

J’ai l’intime conviction que les nurses ont toujours eu conscience de participer à une expérience environnementale inédite et capitale dans le champ des sciences humaines, qu’elles se considèrent quelque part comme des laborantines ne trouvant rien à redire au fait de n’introduire dans le tube à essai – pour donner vie à ces sortes de bébés-éprouvette – que les ingrédients définis par le protocole.

« Laboratoire », « laborantines », « bébés-éprouvette», je provoque sciemment en utilisant ces termes ceux qui ont toujours voulu voir en Lóczy une froide expérimentation scientifique se déroulant « à l’Est », de l’autre côté du rideau de fer. Cela n’était franchement pas le cas. Ce n’était pas une caserne soviétique Lóczy, c’était un lieu chaleureux où circulait beaucoup d’amour vrai, des nurses pour les enfants, des enfants pour les nurses. Un lieu de vie où se mettait en route de façon expérimentale d’authentiques mécanismes d’attachements. « Une mère soigne son bébé parce qu’elle l’aime, la nurse aime le bébé parce qu’elle le soigne », a dit encore Myriam David pour tenter d’expliciter un processus de fonctionnement subtil qui peut légitimement sembler paradoxal.

Aujourd’hui l’expérience se poursuit en dépit du fait que la pouponnière a fermé ses portes en avril 2O11 et que la villa abrite maintenant dans la journée, cinq jours sur sept, un lieu d’accueil parents-enfants, une crèche tout ce qu’il y a d’ordinaire mais seulement en apparence. Et les nurses de la pouponnière sont toujours là qui ne laisseraient leur place pour rien au monde.

Se sentent-elles plus détendues, plus libres puisqu’elles n’assument plus seules la responsabilité d’élever ces enfants que les parents leur amènent ? Cette question, j’ai eu l’occasion de la leur poser pour les besoins d’un nouveau film que je termine sur le fonctionnement de l’endroit aujourd’hui* et l’ambivalence de leur réponse est intéressante : elles sont contentes de savoir que les enfants auxquels elles se consacrent aujourd’hui vivent dans une famille et elles sont ravies d’être en relation avec leurs parents, mais elles ont la nostalgie de cette expertise acquise dans la pouponnière dont elles ne peuvent plus montrer l’étendue dans la crèche. Non seulement elles ne font jamais état d’un supposé carcan dont elles seraient soudain débarrassées mais pour reprendre les mots de l’une d’entre elles, elles regrettent de ne plus pouvoir suivre aussi parfaitement aujourd’hui cette « chorégraphie » qu’elles suivaient toutes à l’époque.

A Lóczy, j’en ai la conviction depuis la première fois où j’ai poussé la grille verte qui mène à la villa, c’est quelque chose de nécessaire, d’utile à l’humanité, une œuvre, qui s’accomplit jour après jour ; de la belle ouvrage que je suis fier de documenter encore et encore. J’ai choisi de le faire mais parfois je me laisse bercer par l’idée que c’est l’endroit qui m’a choisi. Les nurses, elles, ont été vraiment choisies et je crois qu’elles se sentent privilégiées de l’avoir été. Jamais, en les regardant travailler, en travaillant moi-même, je n’ai pensé contrainte, souffrance, mais au contraire accord profond, fierté d’en être, accomplissement professionnel, épanouissement personnel.

Ces femmes sont des exécutantes mais ce ne sont pas des esclaves. Pour en avoir beaucoup filmé j’oserais dire que l’exécution d’un soin, la qualité de la relation au degré de perfection où elles la hissent, relève de l’artistique. Le protocole imposé, compris par elles, suivi par elles à la lettre, n’est pas un carcan qui les enserre, c’est tout le contraire : une sorte de partition dont elles exécutent chaque note avec cette liberté totale qui est l’apanage des grands interprètes.

Bernard Martino

* «Lóczy, une école de civilisation ».

Première projection publique 17 mai 2014 à Paris.

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