Le normal, l’anormal, le bonheur et les autres

Jeanette Winterson a écrit un livre au titre magnifique : Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?[1]Elle y parle de sa difficulté de grandir avec ses trois mères, celle qui compte et lui donne une clef, celle qui est « la vraie » et celle qui lui pourrit la vie, mais lui a donné à manger. Elle vit aussi dans trois lieux, elle dort et mange dans sa mini, elle va à l’école et grandit à la bibliothèque municipale, rayon littérature anglaise de A à Z. Penser et classer sont pour elle des impératifs de survie.

Politiquement, cette méthode est un obscurantisme ou une insuffisance puisqu’elle votera pour Margareth Thatcher. Comprendre est une autre histoire, un autre travail, plus compliqué ; il y faut de l’intelligence et de la sensibilité. « (…), le fantasme populaire selon lequel il est possible de penser sans éprouver d’émotion perdure. Pourtant, cela est impossible. (…) Dire à quelqu’un de ne pas être émotif revient à lui dire d’être mort. »[2]

Faire quelque chose de ce que l’on pense avec émotion est sans doute une difficulté éducative de plus.

La production des normes est en fait la question centrale du dossier : qui les fabrique, qui les entretient, qui les actualise, au nom de quoi, avec quels effets sur qui, au profit ou au détriment de qui, dans quelles institutions ?

Les invectives et les insultes sont les restes durables de ce prêt-à-penser dont nous sommes tous et toutes les héritiers/ères. « Sale nègre, sale juif, sale métèque » ont été remplacés par un « putain de ta race », qui signifie avant tout que le racisme est un peu monté en généralité. Il en est de même pour le sexisme. « Sale gouine, sale pédé » datent un peu, mais la primauté du normal hétérosexuel demeure. La supériorité du mâle sur la femelle reste un des fondamentaux de cette organisation sociale qu’il est bien difficile d’abattre. La séparation des sains et des fous, des beaux et des laids, des conformes et des difformes nous occupe passablement, sans qu’on ait l’air d’y penser. Les riches vivent en reclu×e×s dans leurs ilots sécurisés, convaincu×e×s d’être les méritant×e×s du monde moderne, ils/elles consacrent d’énormes moyens à la chasse aux pauvres et à l’évasion fiscale. Le rêve secret du capitalisme c’est la vaporisation discrète et inodore des mendiant×e×s et des « pas comme nous », avec la jouissance éternelle des biens somptueux. Sa sainteté « le marché » prévoit d’ailleurs l’imminence d’une domesticité robotisée, défaite de revendications salariales, sans exigence de reconnaissance et enfin corvéable à merci.

Les bourgeois d’antan avaient leurs jolis « cabinets de curiosités », les nôtres auront leurs musées de la misère, de la saleté, de la maladie et de la vieillesse, parce que l’élite a besoin de référencer la « moindritude » pour marquer son opulence et son excellence.

Mais, être un×e enfant, est-ce vraiment être moindre ?

L’enfance est-elle un état de petitesse, de manque, de défaut ?

Tous les enfants se valent-ils, ou certains sont-ils plus égaux que d’autres ?

En Occident, on s’est longtemps demandé si les Noirs étaient plutôt des humains ou plutôt des singes. Cette question nous fait honte aujourd’hui. Et pourtant, sans oser le dire, quelques-un×e×s hésitent encore à considérer les enfants des pauvres comme des enfants plutôt que comme des pauvres. Parce que cela impliquerait des positions courageuses, des exigences critiques et des revendications politiques.

Ces questions sont restées en lisière des discriminations, tant le principe d’une enfance égalitaire est solidement affiché partout, tandis qu’il est bafoué avec constance dans tout autant d’endroits.

Il y avait, proche de ma famille, une vieille dame héritière d’un milieu traditionnellement catholique, avec un rien d’antisémitisme et une montagne d’anticommunisme. Alors que tout la destinait au pétainisme, elle était devenue résistante. Un jour, il y a longtemps, avec l’insolence de la jeunesse, je lui ai demandé ce qui l’avait poussée à agir à l’encontre des valeurs familiales. Sa réponse m’étonne encore : « Tu vois, un matin, j’ai compris, quand je l’ai vu, que la police française déportait des enfants. Et ça, pour moi, ce n’était plus possible. »

Le Secours populaire français vient de publier une étude menée auprès d’enfants de 8 à 14 ans, 61 % d’entre eux pensent qu’ils sont en danger de paupérisation, 85 % des parents interrogés pensent que leurs enfants auront la vie plus dure qu’eux.

Le souvenir des Trente glorieuses est ici encore vif ; serions-nous négligemment passés au règne des Trente merdeuses ?

Discriminer c’est distinguer, sans doute et ça aide au début de l’acte de comprendre ; mais il y a des actes discriminatoires qui font rupture, qui, quand on les interroge un peu sérieusement, font changer radicalement de position.

« Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »[3]

Les institutions d’accueil de la petite enfance serinent béatement depuis des années le respect qui serait dû à la diversité culturelle, à la différence individuelle et à l’égalité des chances. Louable discours qui ne coûte pas cher, légère brise consensuelle qui ne bute plus que sur les catégories idiotes et vides des « vrais Suisses » et des « Français de souche ».

Les cantines où le saucisson est obligatoire et laïc sont, aujourd’hui encore, des esbroufes de matamores ; comme le sont les prairies alpines interdites aux tchadors et les écoles « publiques mais catholiques » interdites aux têtes avec casquettes ou autres couvre-chefs. Les fascismes ont toujours agité des épouvantails avant de remplir les charniers. Il convient de s’en méfier, sans nourrir les angoisses sécuritaires. Ce qui demande un brin d’intelligence, une brassée de savoir, un tombereau de culture historique avec une bouffée d’indignation et une réelle capacité d’action. Pour le dire en deux mots : c’est un boulot d’intellectuel×le qui se sert aussi de ses mains.

Le problème avec la diversité, c’est qu’elle met tout le monde[4] d’accord sur un rien ou presque.

« Mon intention ici n’est évidemment pas de soutenir que la discrimination positive accroît les inégalités. Mais plutôt de montrer que la conception de la justice sociale qui sous-tend le combat pour la diversité – nos problèmes sociaux fondamentaux proviendraient de la discrimination et de l’intolérance plutôt que de l’exploitation – repose elle-même sur une conception néolibérale. Il s’agit d’ailleurs d’une parodie de justice sociale qui entérine l’élargissement du fossé économique entre riches et pauvres tant que les riches comptent (proportionnellement) autant de Noirs, de basanés et de Jaunes que de Blancs, autant de femmes que d’hommes, autant d’homosexuels que d’hétérosexuels. Une “justice sociale” qui, en d’autres termes, accepte les injustices générées par le capitalisme. Et qui optimise même le système économique en distribuant les inégalités sans distinction d’origine et de genre. La diversité n’est pas le moyen d’instaurer l’égalité ; c’est une méthode de gestion de l’inégalité. »[5]

Il est assez affolant de voir que ces outils antidiscriminatoires servent avant tout à légitimer la logique méritocratique. Sans y prendre garde, avec la meilleure volonté du monde, au nom de la diversité, nous en sommes à bétonner les inégalités financières et à légitimer l’accaparement du pouvoir financier et symbolique par les nanti×e×s.

Quand on constate la facilité avec laquelle des hommes et des femmes passent de la stabilité au « précariat », il y a urgence à mesurer les dégâts.

Quand on sait avec quelle rapidité certain×e×s précaires se retrouvent à la rue, quand on comprend que le passage de précaire à paria est cousu de fil sale, les solidarités sociales et la vigilance sont à entretenir. Les enfants déscolarisés par la misère se compte en millions, de même pour les enfants exploités et réduits aux basses besognes, sans avenir et sans répit.

« L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant. Cycle bas.

Il faut, malgré l’apparence, beaucoup de souffle pour remplir une vie. »[6]

Jacques Kühni

[1] Winterson, Jeanette (2012), Editions de l’Olivier, Paris.

[2] Ibid. p. 239.

[3] Char, René (1987) [1962], La parole en archipel, Gallimard, Paris.

[4] A l’exception de l’extrême droite.

[5] Michaels, Walter Benn (2009), La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, Paris, pp. 9-10.

[6] Char, René (1971) [1955], Recherche de la base et du sommet, Gallimard, Paris, p. 162.

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