Réflexion à partir d’un dossier de La Revue Durable
La Revue Durable est une publication suisse consacrée à l’écologie. Dans leur dernier numéro, le dossier de cette revue est consacré au thème « Justice environnementale et climatique : au croisement du social et de l’écologie » (2015, N°54).
J’ai apprécié ce regard croisé qui porte à réfléchir et se distingue nettement de l’écologie « bobo » où la protection de l’environnement est trop souvent déconnectée de la réalité de vie d’une grande partie de la population.
Ou pire encore, la nouvelle tendance où des milliardaires, voire des associations écologiques achètent des terres dans des pays lointains pour en faire des réserves naturelles. Les habitants de ces lieux se voient appliquer toutes sortes de restrictions dans leurs activités de culture ou de chasse sans qu’ils aient été consultés, voire sont même expulsés puisqu’ils ne possèdent souvent pas de titre de propriété[1].
Comme le relève de manière pertinente La Revue Durable, les problèmes liés à la pollution et au changement climatique ne touchent pas de manière égale toutes les personnes : les milieux socioéconomiques défavorisés paient le prix fort. Une étude montre par exemple qu’en France, les sites « dangereux » (centrales nucléaires, incinérateurs, décharges, etc.) sont placés dans des villes dans lesquelles il y a une plus forte proportion d’émigrés que dans celles qui n’en accueillent pas (Lucie Laurian, 2008 et 2014, cité par La Revue Durable, 2015). Parallèlement, les espaces verts sont le plus souvent bien plus nombreux dans les beaux quartiers que dans les zones populaires. De plus, les familles les plus paupérisées ont moins les moyens de se rendre dans la nature durant les week-ends pour quitter quelques heures l’air pollué. La Revue Durable revient aussi sur l’étude sur l’obésité réalisée à Genève dont nous avions déjà parlé[2] et qui montre que les problèmes de poids sont corrélés avec deux facteurs sur la carte de Genève : les quartiers défavorisés ; en particulier ceux qui cumulent des revenus bas, des infrastructures et des transports publics peu efficients, des logements vétustes, l’absence de services de santé et un faible capital culturel ; et un autre facteur qui est l’absence d’espaces verts. Deux facteurs qui ont tendance à se cumuler… Pire encore, l’étude a démontré qu’il existe des quartiers où les adultes ne souffrent pas de manière massive d’obésité, mais où les enfants, par contre, sont fortement touchés. « Pour l’expliquer, le médecin et épidémiologiste formule l’hypothèse que le quartier détermine plus encore l’univers des enfants que celui des adultes » (Ibid. p. 33). En effet, les enfants sont moins mobiles que les adultes, leurs loisirs se déroulent essentiellement dans le quartier. S’il n’y a pas d’espaces verts, et trop de dangers liés à la circulation routière, les enfants auraient tendance à rester plus à l’intérieur. De plus, lorsque les enfants jouent à l’intérieur, ils se retrouvent plus souvent devant des écrans avec chips et biscuits. L’étude se poursuit pour vérifier cette hypothèse.
« Les enfants ont un besoin tout particulier d’espaces ouverts de bonne qualité. L’exercice physique, les jeux, les interactions sociales, les observations qui s’y déroulent sont un capital pour la vie, sur le plan physique et mental » nous rappellent les auteurs (Strife et Downey, 2009, cité par La Revue Durable, 2015, p. 33). Serait-ce inconvenant de tirer ici un parallèle avec la situation des lieux d’accueil de la petite enfance ? Aujourd’hui ces lieux sont calculés au plus serré en termes de surface. Quant aux espaces extérieurs, il est de plus en plus commun qu’ils se résument à une terrasse bétonnée, parfois minuscule, voire soient supprimés. C’est que le terrain est cher, voyez-vous. Bien trop cher pour qu’on l’accorde aux petits enfants…
Pourtant, à Pistoia, en Italie du Nord, le nombre de mètres carrés prévus par enfant dans les asili nido est le double d’ici et la surface extérieure doit être au moins aussi grande que la surface intérieure. La seule dérogation accordée concerne le centre historique de la cité où l’espace extérieur peut être réduit de moitié. Un collègue m’a rapporté, à la suite d’un voyage d’études, qu’à Berlin, où le terrain ne doit pas être d’un prix très accessible, les lieux d’accueil sont également bien plus grands que dans nos contrées et disposent de vastes espaces extérieurs, souvent aménagés avec beaucoup de verdure, de la terre, etc.
Il est certain que nous avons un rôle à jouer également en tant que professionnels, en profitant de toutes les occasions pour sortir avec les enfants, partir en promenade, investir les abords immédiats de nos structures. Combien de fois les enfants sont-ils confinés à l’intérieur parce que les adultes trouvent qu’il fait trop froid, qu’il pleut, etc.? A l’intérieur aussi, nous sommes souvent trop restrictifs. Le mouvement ne devrait pas être cantonné à l’activité « psychomotricité » sous prétexte que c’est dangereux, ça fait du bruit, que sais-je encore ?
Néanmoins, j’enfonce le clou, on pourra produire tous les programmes « Youp’la bouge » qu’on veut, si les enfants disposent de toujours moins d’espace, ils bougeront moins et les adultes auront tendance à être plus rigides… Même si certains, comme Joseph Pilates, ont créé des manières d’entretenir son corps entre les quatre murs d’une prison, semble-t-il, cela reste peu festif… Ajoutons également que, pour que les adultes soient capables de défendre des positions éducatives claires, de prendre des risques et du recul par rapport aux pressions sociétales, il faut que la formation leur donne les moyens d’une véritable réflexion sur leur travail et d’un regard critique.
Dans la structure dans laquelle je travaille, nous avons organisé une soirée d’échanges où étaient présents tant les parents que toute l’équipe éducative. L’une des propositions était de dessiner le Centre de Vie Enfantine de nos rêves. Il est intéressant de constater que les dessins magnifiques réalisés durant cette soirée représentaient tous des lieux vastes. Souvent, l’extérieur était mis fortement en évidence avec des éléments comme des cabanes en haut des arbres, des jardins, un ruisseau, un poulailler, etc. Je fais l’hypothèse qu’être dans le rêve nous permet de recontacter nos souvenirs et nos rêves d’enfant. Pourtant, dans la vie de tous les jours, nous nous faisons immédiatement rattraper par des histoires d’habits sales, de petites blessures à expliquer aux parents, de discussions en équipe par rapport au bac à sable et aux crottes de chat qui pourraient amener toutes sortes de maladies aux enfants. C’est comme si nous avions énormément de peine à ne pas laisser toute la place aux normes d’hygiène et de sécurité, alors qu’il est important de mettre dans la balance les réflexions pédagogiques. Car, au-delà des problèmes d’obésité, c’est aussi et peut-être d’abord une question éducative. A ce niveau-là, la loi allemande semble bien en avance sur ce qui se passe dans nos contrées, puisque selon Prott (2010, p. 18), elle « reconnaît (…) que tout processus développemental est truffé de risques. Le développement – c’est-à-dire la vie – ne peut être calculé. » Cet auteur cite divers extraits de la jurisprudence allemande qui confirme cette attention à faire peser dans la balance les besoins des enfants pour grandir. Par exemple : « Lorsqu’il s’agit de mesurer la supervision obligatoire, il doit y avoir un équilibre entre les exigences d’un niveau minimum de sécurité et d’ordre et le but pédagogique du libre développement de la personnalité infantile. » (Ibid.) ou encore « le jeu des enfants comporte la découverte de nouveaux territoires… Autrement, tout développement véritable de l’enfant serait empêché, en particulier le processus d’apprentissage du traitement des situations dangereuses). » (Ibid.) Malgré cela, l’auteur constate dans son pays aussi une tendance des professionnels à réduire les risques au maximum. Son jugement est sans appel : « Les professionnels nuisent à leur réputation en cédant à cette pression » (Ibid., p. 19).
Pour revenir à cette soirée de réflexion, j’espère que ce constat va nous permettre de prendre confiance dans ce que nous cherchons à mettre en place pour les enfants depuis quelques années. Cela permet de vérifier en tout cas que, si quelques parents réagissent mal lorsque leur enfant rentre sale à la maison, beaucoup d’autres aimeraient leur offrir des possibilités d’exploration et de mouvements bien plus importantes.
Pour La Revue Durable, les inégalités environnementales ne sont pas liées « à de “simples” manifestations des inégalités et des injustices sociales » (2015, p. 21), mais « la preuve par excellence que la poursuite d’une hausse générale des richesses, loin de pouvoir résorber les inégalités et les injustices environnementales, ne peut au contraire que les accentuer, les aggraver, les empirer. » (Ibid.)
Mais plus encore : dans cette période où l’idée que le climat est en train de changer et que l’activité humaine en est bien la cause, non seulement les Etats peinent à mettre en route de réelles solutions, car les milieux de la finance et de l’industrie s’y opposent avec force. « Le changement climatique rendra encore plus vulnérable ceux qui le sont déjà » (Schlosberg, David, 2015, p. 31) ; mais celles qui sont proposées risquent de rendre la vie des populations défavorisées encore plus difficile tandis que les citoyens plus favorisés s’en sortiront plus facilement. Pour donner un exemple : de nombreuses villes cherchent à accroître leurs espaces verts, ce qui est positif, tant du point de vue du climat que pour le bien-être et la santé de la population. Mais ces projets, lorsqu’ils sont d’ampleur, amènent à une gentrification du quartier concerné : les loyers augmentent et les familles les plus défavorisées sont repoussées plus loin (La Revue Durable, 2015, p. 34). La stratégie mise en place dans certaines villes américaines consiste à ce qu’ils ont appelé des interventions « juste assez vertes » (Curran et Hamilton, 2012, cités par La Revue Durable, ibid. p. 35). Pour les grands projets, il faudrait une intervention pour limiter le pouvoir des promoteurs, difficile à imaginer dans une société néolibérale… Un autre exemple est que l’augmentation du prix de l’énergie, qui semble un moyen efficace pour en diminuer l’utilisation, va créer (et même crée déjà, dans l’Europe en crise) des situations de pauvreté énergétique, où certaines personnes ne peuvent plus se chauffer ou se déplacer. Là aussi, « on ne peut pas traiter l’énergie comme une simple marchandise » (Ibid. p. 43) et des systèmes correctifs devraient être appliqués.
Face à ces constats quelque peu désespérants, le dossier de La Revue Durable propose néanmoins quelques pistes de solutions : poursuivre les recherches qui visent à croiser les données sociales et les données environnementales, impliquer les communautés locales dans la recherche de solutions, choisir parmi les outils pour infléchir le changement climatique ceux qui parallèlement favorisent la justice sociale. En effet, l’environnement, ce n’est pas « la nature sauvage », mais « le lieu où les gens vivent, travaillent, jouent » (Novotny, cité par Schlosberg et Collins, 2015, p. 44).
Bibliographie
« La transition “juste” en quête d’une conception renouvelée de la prospérité. » La Revue Durable, N°54 (2015) p. 21.
« En ville, plus d’espaces verts et récréatifs, moins d’obésité chez les plus pauvres ». La Revue Durable, N°54, pp. 32-35.
Prott, Roger (2010), « La pédagogie : l’art de manier le risque et non de l’éviter », Enfants d’Europe, N°19, pp. 18-19.
Schlosberg, David (2015), « La justice climatique du point de vue des victimes », La Revue Durable, n°54, pp. 26-31.
Schlosberg, David et Collins, Lisette (2015), « Des origines de la justice environnementale », La Revue Durable, N°54, pp. 44-46.
[1] Voir par exemple : http://www.courrierinternational.com/article/2008/07/03/ces-milliardaires-qui-croient-sauver-la-planete
[2] Fracheboud, Michelle, (2013), « De jeunes enfants à table : regards croisés entre différents acteurs. », Revue [petite] enfance, N° 111, pp. 32-39.
![Revue [petite] enfance](https://revuepetiteenfance.ch/wp-content/uploads/2022/12/revue_petite_enfance-302x103.png)