S’amuser: instants passagers

J’ai eu l’idée d’une écriture qui mêle le terreau de la pratique professionnelle et celui de la poésie. J’y suis allée avec le verbe s’amuser, tel que vécu, questionné, éprouvé, au quotidien de journées de travail.

Y a quoi sur les étagères ?

Par de grandes fenêtres passe la clarté du jour. Jouets au sol, sur les tapis, sur les étagères… les enfants vont et viennent jouets à la main, en bouche, jetés pour un autre. Par de grandes fenêtres passe la clarté du jour. Jouets au sol, sur les tapis, les enfants vont et viennent, regardent, explorent les différents espaces. Par de grandes fenêtres passe la clarté du jour. Jouets au sol, sur les tapis, les enfants vont et viennent… Un enfant prend la main de la professionnelle. Il l’emmène vers les étagères. Il montre avec son doigt. Sur les étagères d’un lieu d’accueil petite enfance : « Ben oui ! Y a quoi pour s’amuser ? » Jouets d’éveil, jouets à jeu, jouets… Sur les étagères d’un vécu professionnel, ce sont plusieurs questions qui sont venues. Est-ce que je m’amuse au travail ? Quand ? Comment ? Dans quel lieu où j’ai exercé me suis-je le plus amusée ? Y a-t-il des lieux de travail où je ne me suis jamais amusée ? Sur les étagères d’une médiathèque avec en tête le verbe s’amuser, de rayon en rayon, travail, société, psychologie et pourquoi pas philosophie… Voici la définition trouvée dans un dictionnaire[1] : « S’occuper en faisant perdre le temps; distraire agréablement – faire rire ou sourire. »

Un bruit de rire, tes yeux me fixent.
« Ah ça ? C’est mon rire. »

Un bruit de rire, mes yeux te captent.
Collier de bruits de rires ?

J’enfile une perle.
Tu y glisses la tienne.

A combien commence-t-on à s’amuser ?

Un, trois, deux… Petite goutte de rosée sur la feuille. Au milieu d’autres herbes, elle semble autre et à la fois, une perle de rosée nichée en dedans de la feuille.

Deux

Deux enfants
deux poupées
deux grandes mains.

Trois sourires
un instant
deux bambins.

Des encore
un espace sonore
d’eux.

Deux, trois, un… S’amuser est-il solitaire ? Sans le regard de l’autre, s’émerveiller a-t-il tout son éclat, son scintillement, sa brillance ? Un, deux, trois… Au vestiaire, des enfants rient avec un mot. Il passe de bouche en bouche. Dans le couloir résonnent les rires. Je m’étonne et, à la fois, ce mot, c’est vrai, est rigolo ! ! ! Le mot sort en pluriel de voix avec des rires de plus en plus sonores. « Ben ouais ! ! ! Il y a des mots qui amusent… mais toute la journée ! ? ! » L’euphorie d’un groupe s’exprime pleinement par des voix, des corps en mouvement, des sourires. Les enfants jouent avec de mêmes objets. Ils confectionnent du jeu. Ils fabriquent des histoires. C’est une expérience collective vécue. Les enfants appréhendent un environnement commun. Les enfants s’amusent ! Quels sont les indices observables par le ou la professionnel·le ?

D’instants, serait s’amuser ?

Surprise momentanée, instant bref, beauté passagère… Intuitivement j’écrirais qu’il s’agit d’instants. Instant après instant, sans y mettre désordre dans l’organisation d’une journée, ni une perte de temps, ni distractions excessives hors du champ professionnel. Ni grand, ni petit, peut-être un mélange subtil, des beautés passagères, en dedans d’une journée de travail. Beauté passagère, instant bref, surprise momentanée… A l’image d’un arc-en-ciel. Il se voit quand il y a une certaine ambiance. Il se voit après la pluie. Il se voit lorsque revient le soleil. Quand voyons-nous l’arc-en-ciel s’amuser, dans l’espace d’un groupe, dans un lieu d’accueil petite enfance ? Surprise momentanée, beauté passagère, instant bref… Il y a de nombreux jouets au sol, quelques professionnelles, des enfants, toi. Tu joues à mettre les petits cubes en tissu à tes pieds. Ton regard balaie la salle. Tu te lèves du sol. Tu viens vers moi. Tu me tends un cube. Veux-tu que l’on s’amuse ensemble ? Es-tu pleinement dans le sérieux de ton exploration ? Comment être en une juste réponse face aux gestes, aux regards, à l’attitude de l’enfant ? Par ailleurs, entre ces instants et le sérieux du jeu de l’enfant, comment s’y retrouve-t-on ? Il y a des nuances entre des instants d’amusement et du temps d’exploration. Ce temps à explorer où l’enfant s’affaire, où il est préférable d’y aller sur la pointe des pieds. Il s’agit de ne pas envahir tes jeux. Je tâtonne. Je réfléchis.

Pièces de bois
une après l’autre
toutes en même temps ?

Mes mains vieillies
tes pognes enfantines
d’une seule poignée ?

Instant passager
mémoire des rides
qu’avons-nous confectionné ?

S’amuser, sur la scène professionnelle ?

Jeu de pioche,
de pêche à la ligne,
de bouts de ficelle.

Avant d’entrer en scène, le clown pense à se faire plaisir, être tout en présence au public, un « Je » vient à la rencontre d’un « Nous ». Quel exercice pour le ou la professionnel·le de la scène ! Avant d’entrer en scène, quels mots aurait le ou la professionnel·le de la petite enfance ?… Rires de lui ou d’elle-même, mouvements de corps, musicalité de la voix. Avant d’entrer en scène, quel lien a-t-il·elle avec s’amuser ? Lieu d’accueil jeunes enfants aux multiples professions, aux diversités de savoirs, au pluriel des regards, se faire plaisir a-t-il aisance sur la scène, espace dans le groupe ? Il y a du sonore, de la voix chantante, une ambiance pleine de gaieté. Cela donne le la. Un léger, ah ! « Oh, te voilà debout ? » Quelques pas, « ouah ! ! ! ». Mais j’entends un mot ! « Deux ? » Oh ! « Tu viens de trouver une petite miette du biscuit » Quoi ! « Elle est pour la poupée ? » Sourire à l’idée. Tu la mets sur la main de la poupée. Tu me regardes. Tu ris. La scène n’est-elle pas un espace où se partagent des idées, des petits trucs exceptionnels, des bides ? Endroit où se vivent des émotions, des sensations, du mouvement ? Pour ces lieux qui accueillent de jeunes enfants, que sont les scènes, les espaces pour, ensemble, partager des instants où s’amuser se joue ? Pensons-nous quelquefois à cet espace d’amusement ? Et d’ailleurs, aurait-il à être pensé, délimité, défini ?

Non exprimable l’idée de s’amuser au travail ?

Bulles d’air, de couleurs, de joies, en dedans d’une journée pleine de détails… Lors d’un entretien de fin d’année avec des parents, ils expriment avoir un regret. Ils auraient eu souhait de plus de dessins et de bricolages. Je reviens sur ce dont nous avions parlé, ensemble, au fil de l’année. En effet, j’avais observé que leur enfant avait besoin d’étayage dans la relation avec ses pairs. Et quoi de mieux que le jeu ! S’amuser s’alimente d’instants suspendus. Par ailleurs, il serait de l’ordre d’un ressenti. Quels mots vont restaurer avec exactitude cet instant vécu ? Bulles d’air, de couleurs, de joies, en dedans d’une journée pleine de détails… S’amuser ne serait-il pas un soutien au vivre ensemble, engageant de la proximité relationnelle ? Aires ponctuelles attractives et vivantes d’une journée où nous nous rencontrons, où nous nous regardons, où nous nous émerveillons. Bulles d’air, de couleurs, de joies, en dedans d’une journée pleine de détails… Non exprimable l’idée de s’amuser ? Questionne-t-elle le professionnalisme ? Est-ce en résonance avec des phrases, par exemple : « Jouez bien ! A ce soir », ou d’autres, dites par les parents aux professionnel·les ? Cependant, si l’idée de s’amuser au travail ne s’exprime pas, se questionne-t-elle ? Et où ? Exprimer des moments où nous nous sommes amusé·es, n’est-ce pas avoir en mémoire la part d’humanité de ces lieux ?

Quelque chose se diluera dans l’habituel
des jeux d’enfants tapissent le temps diurne
s’il est besoin d’en dire
s’amuser, aurait quelle langue ?

Oser ?

Bain sonore
tu captes un son
la maraca donne du la,
comptines ritournelles gazouillis
tu prends une petite bouteille
en dedans chantent les grains de café.

Suspendus au son des grains de café, du rien, des sourires, du babillage, des gazouillis… Dans l’espace, dans le groupe, le moment est au spontané des instruments de musique. Les instruments et la voix, celle des enfants et celle des professionnelles, quel champ sonore fleurit là ! « La prochaine fois faudra que j’ose plus. » Il est parfois question d’oser, d’oser un peu plus qu’à l’habitude, d’oser un pas de côté. Oser accueillir la sonorité proposée par l’enfant, l’amplifier de pleine voix, sourire de soi, rire en Nous. Dans le son des instruments de musique ou ailleurs, rires spontanés, sourires, tissage de liens, bâti d’une proximité relationnelle et plus encore. Du rien, des sourires, du babillage, des gazouillis, suspendus au son des grains de café… Métier à tisser, ouvrage de fils de professions diverses, familières sur le terrain avec le verbe jouer, comment, en une pluralité, coréaliser une audace collective ? Comment se resserrent les fils et se coud une pièce de tissu reliant jouer, donner soin, oser un peu plus qu’à l’habitude ? Comment l’œil capte à la fois le léger et ose le comique de situation, en jouant de sa propre personne ? Des sourires, du babillage, suspendus au son des grains de café, des gazouillis, du rien… Oser une certaine verticalité sous le regard d’autres personnes, oser face au bancal offert par le jeu de l’autre, oser la surprise d’oser. Précieux bâti d’une relation d’être à être nécessaire au vivre ensemble d’un espace collectif. Quand et où prenons-nous le temps d’une discussion sur ce qu’on a osé en jeu depuis sa place de professionnel·le ? Il peut être recevable qu’oser puisse avoir de la retenue. Cependant, la place de chacun·e, celle d’adulte et celle d’enfant, marque deux des étapes de la vie. Sans confusion ni puérilisme, chacun et chacune est en sa qualité de personne. S’amuser donne de la vibration à ce qui est vivant. Dans notre société, certains constats se font : la perte de créativité, la perte par jour de minutes à rire. Et à la fois, il s’agit d’oser préserver certaines pertes : la perte de temps, en minutes de rien.

S’émerveiller ?

Jeux de mots, mots en jeu, jeu de regards, regards en Je… Hublots d’un paquebot serait s’amuser, paquebot chargé de pédagogies, de projets, de cartes (directives/référentiels/etc.). Quelle place pour les inattendus qui émerveillent le voyage ? Comment ralentir, voire arrêter, la marche du paquebot ? Quelques poissons et autres surprises sont au présent. Regards en Je, jeu de regards, jeux de mots, mots en jeu… Entre les mains se tient un livre pour enfants. Il raconte une journée à la crèche. On peut voir des images d’enfants, jouer, faire une activité-peinture, être dehors, au repas, à la sieste. Par ces dessins parlons-nous de s’émerveiller ? Mots en jeu, jeux de mots, jeu de regards, regards en Je… Espace-temps entendu dans lequel l’enfant peut vivre une belle journée. Idée commune qu’il puisse bénéficier de l’opportunité du collectif. Dans le temps d’accueil des jeunes enfants, des talents en Je meublent le lieu en ressources possibles. Des fils subtils d’un tissu patchwork où se tisse un « Je » à grandir, un « Nous » vers vieillir.

Un courant d’air
une mouche énorme
une araignée minuscule
un petit rien jubilatoire
des tas d’histoires.

Des instants de jeu !

Jeu de boîtes qui se vissent se dévissent
jeu de chaussettes qui se défilent s’enfilent
jeu de capsules qui se jettent s’attrapent
jeu de doigts qui se cachent se remuent
jeu, pourquoi ?

Des bouches-sourires, des regards pleins, des petits riens, des yeux tout ronds… un petit air comique… « La fourmi a plaisir à chatouiller », sous le menton, « sous le menton ! ». Des petits riens, des bouches-sourires, des regards pleins… Certains livres évoquent le sens moins noble de s’amuser. Des entreprises ont équipé leur management de jeux enfantins aux visées discutables. Je pense entre autres à un ouvrage de Christophe Dejours[2]. Il y a un chapitre qui s’intitule Des jeux et du pain. Il est question des jeux proposés aux équipes d’adultes dans certains lieux de travail. Par ailleurs, par l’usage du jeu, au sens non noble de celui-ci, cela amène à interroger l’atténuation, voire l’absence d’une réflexion éthique sur le travail. Artificiel ludique proposé, injonction à jouer, enjeux d’efficacité et de compétitivité, le jeu pour quelle(s) finalité(s) ? Des regards pleins, des petits riens, des bouches-sourires… D’un divertir aux visées managériales douteuses à une éthique du jeu, comment les équipes peuvent être garantes du sens noble de jouer ? Support à la créativité, à l’altérité, à la joie, entre autres, quelle réflexion les équipes mènent-elles au sujet du jeu ? Humour, amusement, émerveillement, et tant d’autres mots du quotidien…

Que demanderait s’amuser ?

Doigts en éventail, une sensation… Des jouets au sol, sur le tapis, sur les étagères, une lumière plus diffuse passe par les grandes fenêtres. Une sonorité de fin d’après-midi anime le lieu. Je suis assise au sol. Tu me tends un jouet. Je le prends. Tu viens t’asseoir. Le bruit d’un feuillage donne rêverie. Il y a du temps suspendu dans l’air. Quelque chose offre à la main, doigts en éventail, une sensation. Le plus petit des détails amuse tous les sens. S’amuser demanderait une temporalité d’instants ? Un lieu sécure ? Un nombre de conditions favorables, c’est-à-dire animées de dispositions bienveillantes, et à l’avantage de l’accueil et de l’accompagnement des jeunes enfants ? Une éthique de travail partagée entre les différents acteurs et actrices de la petite enfance ? Une sensation, doigts en éventail… L’enfant en jeu, tout affairé qu’il est. Il comprend l’environnement dans lequel il grandit. Il prend place au sein d’une société. S’amuser demanderait-il d’expériencer[3] l’émerveillement ? !

Le vent souffle vite, le vent souffle fort,
le moulin tourne tourne tourne
Meunier, tu dors ? 

Delphine Chrétien

 

[1] Le petit Robert. (2024). Amuser. Dans Dictionnaire Le petit Robert de la langue française.

[2] Dejours, C. (2015). Le choix : souffrir au travail n’est pas une fatalité, Bayard.

[3] Ce verbe est utilisé au sens anglais de to experience : éprouver, sentir en soi, faire l’expérience d’un sentiment, d’une situation que ne rend pas le français expérimenter. Voir Madelrieux, S. (2012). Expériencer. Critique, 12, 1012-1013, consulté le 18 septembre sur https ://shs.cairn.info/revue-critique-2012-12-page-1012 ?lang=fr

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