Dans le milieu de la petite enfance, il est souvent question de reconnaissance pour la profession. Notre métier souffrirait, comme bien d’autres d’ailleurs, d’un manque de reconnaissance de la part du monde civil et politique. Carence souvent mise en lien avec les questions de genres que l’on retrouve dans d’autres professions ; dans l’enseignement (plus de femmes en primaire et plus d’hommes au tertiaire), dans les soins infirmiers, etc. Notre société hiérarchise les professions selon une représentation de l’excellence qui influe de manière drastique sur le statut des professionnelles. Le parcours de formation, en particulier la maîtrise de savoirs spécifiques difficilement accessibles aux autres, est un des facteurs de cette hiérarchisation.
Cette dernière est d’autant plus significative que, dans notre culture, la profession participe pour une large part à la construction de notre identité. Dans un cours de master sur les dynamiques identitaires, j’ai entendu une étudiante sud-américaine raconter ceci : en Argentine, la première question que l’on vous pose lorsque vous liez connaissance est quelle est votre équipe de foot, aux Etats-Unis, c’est de quelle Eglise vous êtes membre et en Suisse la première question est : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » sous-entendu quel travail ?
Notre profession participe donc à la construction de notre identité, peut-être plus fortement que dans d’autres endroits du monde. Elle en est une part non négligeable et nous donne droit à plus ou moins de reconnaissance. Et si la problématique de la reconnaissance et de la hiérarchisation des professions existe au niveau macro, on la retrouve également au niveau micro, c’est-à-dire à l’intérieur des institutions, dans l’intimité des équipes.
A Genève, une équipe peut être composée de nurses, de jardinières d’enfants, d’éducatrices certifiées, d’éducatrices attestées par la validation des acquis de l’expérience (VAE)[1], d’assistantes socioéducatives généralistes ou spécialisées (hors canton), d’auxiliaires et d’aides qui se destinent à la petite enfance ou au social. L’hétérogénéité d’une équipe peut être une richesse pour autant qu’elle soit bien vécue et que chacun trouve la place qui lui revient. Car une équipe, ce n’est pas seulement des diplômes, ce sont des histoires qui se rencontrent et s’entremêlent avec plus ou moins d’harmonie.
Notre milieu professionnel est secoué par l’arrivée des CFC socioéducatifs qui nous obligent à réinventer notre partage des tâches, des responsabilités, de la hiérarchie et questionne notre besoin de reconnaissance. Et quand je dis « nous », je pense à tous les membres de l’équipe ; des aides et des stagiaires qui doivent choisir une voie de formation, en passant par les auxiliaires qui se voient poussées vers le CFC ou la VAE, aux jeunes diplômées qui doivent trouver leur place dans les équipes, aux anciennes qui veulent garder la leur.
Lorsque j’ai exercé comme experte pour la VAE dans le domaine de la petite enfance, j’ai pu observer combien un statut professionnel transforme la perception que les autres ont de vous. Le titre « d’expertes » nous donnait une autorité à laquelle nous ne prétendions pas forcément et rendait souvent les gens nerveux et déférents. Le statut « experte » sous-entendait aux yeux des professionnelles du terrains une maîtrise de ces fameux savoirs spécifiques difficilement accessibles aux autres. Mais au-delà de cette sensation étrange liée au statut (et au fait d’avoir mon nom écrit sur la porte d’un bureau), cette expérience m’a surtout permis de redécouvrir que le parcours scolaire et de formation est loin de pouvoir tout nous dire des compétences et des acquis de quelqu’un. Avoir exercé comme experte m’a permis de rencontrer des gens, dont les compétences avaient grandies loin des sentiers battus de la formation et que la démarche VAE permettait de traduire de l’informel au formel.
Au collège, mon professeur de philo disait : « L’école ne vous rend pas intelligent, si vous êtes intelligent, c’est que vous l’étiez déjà avant. » Il serait faux de lire dans cette phrase un déterminisme social ou génétique. L’école et la formation jouent un rôle absolument essentiel dans l’éducation, elles ont la responsabilité et les moyens de nous éveiller et de nous donner accès au savoir, mais elles n’en sont néanmoins pas les seules détentrices. Je suis ainsi assez convaincue que, si la formation soutient, enrichit, développe, asseoit, nourrit et participe à la construction de nos savoirs, elle n’en est pas la seule source. Adultes ou enfants, nos savoirs se construisent dans les liens à l’autre et au monde.
La formation reste néanmoins une voie « royale » pour construire et valider ses savoirs. D’abord, parce que la majorité des formations en Suisse sont de bonne qualité, ce qui en fait des milieux assez propices au développement personnel. Ensuite, parce que le diplôme a, dans notre société, une reconnaissance forte qui fait qu’une professionnelle est d’abord définie par son parcours de formation et ensuite par ses compétences réelles : vous pouvez être un mauvais médecin, vous êtes médecin quand même !
Mais suivre la voie royale demande de se conformer à des standards, à des modes d’enseignement et d’apprentissage qui n’accueillent pas toute la diversité humaine. Ceux et celles qui, pour une raison ou une autre, ne trouvent pas leur place dans le milieu scolaire et de formation et suivent des chemins différents, ont bien peu de chance de se construire une identité professionnelle reconnue. Cette affirmation peut être relativisée par l’apparition, bien que tardive par rapport à certains de nos voisins européens, de la VAE, qui fait, depuis peu son apparition jusque dans les universités. Mais elle en est à ses balbutiements en Suisse, Genève étant un canton précurseur dans ce domaine.
Dans l’intervalle, le monde de la petite enfance s’agite et se confronte dans des débats qui tournent beaucoup autour de la question du savoir ou des savoirs, traduits en termes de qualifications, de diplômes, de compétences et de maîtrise des tâches. Avec la conséquence au sein de ces équipes « pluriprofessionnelles » de luttes pour des sphères d’action et de pouvoir : pouvoir agir, pouvoir dire, pouvoir être.
Et le dialogue peut être difficile ou stérile si chacun campe sur ses positions. Reconnaître l’autre et lui faire une place n’est pas une mince affaire ; il faut avoir une identité solide et accepter que la richesse de l’autre est peut-être de ne pas avoir suivi le même chemin que nous. En tant qu’experte toujours, j’ai bien souvent entendu des éducatrices dire : « Ce n’est pas juste que des gens puissent accéder au statut d’éducatrice sans passer par l’école. Nous, on a fait trois ans d’études ! » Au fond, la lutte pour la reconnaissance sociale de nos statuts, qui est somme toute bien légitime, péjore le travail d’équipe, en débordant sur le terrain et en se cristallisant dans la reconnaissance individuelle de chaque membre de l’équipe.
Le secret est peut-être dans la reconnaissance…
« Le signe de ton ignorance, c’est la profondeur de ta croyance en l’injustice et en la tragédie. »[2]
Il est relativement facile de céder à la tentation de rendre l’autre responsable de nos maux, de notre sentiment de non-reconnaissance. On le fait volontiers avec les « étrangers » qui portent en eux tous (mais qui tous ?) la responsabilité du chômage, de la violence, de l’échec scolaire et, bien sûr, du réchauffement climatique. Il y a donc nous, les éducatrices diplômées, et les autres.
Ce qui nous tient le plus souvent éloignées les unes des autres, ce qui fait dire aux éducatrices que ce n’est pas juste d’avoir un statut équivalent autrement que par la formation, c’est la méconnaissance de l’autre et de son parcours ; c’est l’ignorance. Celles qui ont obtenu leur attestation cantonale par la validation des acquis de l’expérience pourraient sûrement en témoigner ; ce n’est pas un parcours facile et confortable, ce n’est ni un raccourci, ni une faveur, c’est une chance mais qui nécessite un travail de formalisation long et qui entraîne même pour certaines des moments de souffrance avant de voir l’aboutissement, pas toujours heureux, de leur démarche. Et puis, même pour celles qui font des cours de compléments à l’école, elles n’auront jamais le diplôme, alors quel accueil leur feront leurs collègues diplômées. Sur leur contrat ça sera marqué : éducatrice, mais dans le regard de l’autre qu’est-ce qu’elles liront ? Qu’elle sera leur part de reconnaissance ?
Former une équipe c’est créer ensemble une nouvelle entité, un nous cohérent, palpable, visible dans le travail quotidien. Ce nous est un groupe social, aux prises avec toutes les caractéristiques des groupes : une dynamique propre et évolutive, des sous-groupes, un besoin d’appartenance, des leaders positifs ou non, etc. L’exercice n’est pas simple, encore moins lorsque les équipes sont remodelées chaque année. Il implique que les membres soient capables de s’accueillir les uns les autres, aient la curiosité de chercher ce qui les rapproche et pas toujours ce qui les différencie. L’une des entrées est d’aller à la rencontre de l’histoire de l’autre pour comprendre les forces de son parcours et non en relever les manques et les faiblesses. La reconnaissance réciproque permet de créer, par le débat, loin des questions de sphères de pouvoir, des espaces d’élaboration de nouvelles pratiques, à partir de nos savoirs de proximité.
Axel Honneth (2006), nous donne quelques clefs de compréhension des implications de la reconnaissance dans notre société. Il définit quatre points :
– « ce terme est l’affirmation de qualités positives des sujets humains ou de groupes »[3],
– « la reconnaissance a la caractéristique d’une action »[4],
– « de tels actes de reconnaissance constituent un phénomène distinct dans le monde social (…), l’expression d’une intention autonome (…), orienter de manière affirmative vers l’existence de l’autre personne ou de l’autre groupe »[5],
– « la reconnaissance représente un concept générique englobant différentes sous-variantes. »[6]
La reconnaissance est donc un acte social fort, dont Honneth questionne la dimension morale et idéologique. « C’est seulement lorsque les personnes sont effectivement reconnues comme porteuses de besoins affectifs, comme sujets égaux dans une communauté juridique (…) et, enfin, comme détenteurs d’aptitudes pratiques contribuant à la reproduction de la vie commune, qu’elles peuvent développer un rapport pratique à elles-mêmes nourri des qualités positives de l’autoréalisation. »[7]
Axel Honneth le souligne : la reconnaissance a les caractéristiques d’une action. Reconnaître sa collègue dans ce qu’elle a d’enrichissant dans son parcours de vie, ne peut se limiter à de bonnes intentions ; il faut lui faire une place où elle puisse exploiter et exprimer cette originalité. « Cette relation de reconnaissances mutuelles requiert des actes et des “gestes expressifs” (…) par lesquels le sujet atteste non seulement de la présence physique de son partenaire d’interaction mais également de sa disposition à lui accorder une place valorisée et à rendre justice à sa “valeur”. »[8]
Ensemble, nous serions plus fortes face aux politiques
Dans la dynamique des équipes, une autre dimension entre en ligne de compte. Comme je l’évoquais, l’arrivée de nouvelles formations fait remonter à la surface de vieux sentiments liés au manque de reconnaissance de la profession d’éducatrice. La création du CFC socioéducatif peut-être lue comme une forme de professionnalisation, même s’il n’en a pas toutes les caractéristiques (selon Raymond Bourdoncle (2000), la professionnalisation concerne plutôt les formations en voie de tertiairisation). Elle peut être néanmoins interprétée comme la transformation d’un statut, celui d’auxiliaire, en un métier, celui d’assistant socioéducatif.
Des transformations de ce type entraînent une réaction indissociable de la professionnalisation : la résistance. Le terrain, la pratique, les professionnelles sont par essence résistants aux changements, surtout lorsqu’ils viennent des sphères politiques et qu’ils infèrent des transformations dans les pratiques et les statuts.
Les éducatrices ES sont prises en tenaille entre la nécessaire défense de leur statut (salaire, champs de compétences et taux de représentation dans les institutions) et la, tout aussi nécessaire, place qu’elles doivent faire au CFC. Et les politiciens (ceux en tout cas qui remettent en cause les taux d’encadrement) ont la mauvaise foi de dire de nous (les éducatrices ES) que nous sommes trop corporatives, lorsque nous osons défendre notre profession. Je dis de « mauvaise foi », car il en faut une bonne dose pour attendre de nous que nous ne disions rien, lorsqu’on nous propose de remplacer un à deux tiers de nos postes (voire plus) par des postes d’assistantes socioéducatives. Ces dernières ne sont pas beaucoup mieux servies entre le fait de se faire une place au soleil tout en souhaitant, pour beaucoup, rejoindre un jour le camp des éducatrices ES.
Il nous reste un choix politique à faire : défendre ensemble en équipe, nos statuts, nos salaires, nos taux d’encadrement ou séparément, au risque de nous desservir les unes les autres.
Le complexe du CV
Enfin, le dernier aspect, qu’on ne peut évacuer complètement, même si l’explorer peut être risqué, c’est l’aspect terriblement affectif de tout cela. Car, dans l’intimité de l’équipe, ce n’est pas CFC contre ES, mais bien Claudine, Patricia et Jean-Jacques qui collaborent au mieux, pris dans des interactions interindividuelles complexes et évolutives.
Il y a bien des exemples de la complexité de la reconnaissance. Dans une équipe, parfois reconnaître l’autre c’est accepter ce qu’il y a de faillible en elle ; Lucienne est à trois ans de la retraite, elle a un diplôme d’infirmière, métier qu’elle a peu exercé, elle est auxiliaire en crèche depuis plus de quinze ans. Alors, c’est vrai, y a des trucs pour lesquelles on ne peut pas se reposer sur elle. Quand elle fait un retour aux parents c’est parfois maladroit, elle oublie les informations si on ne les lui rappelle pas… En même temps, Lucienne c’est la seule qui parvient à consoler Rodrigo, d’ailleurs il l’appelle Abelita (grand-maman en espagnol) et quand elle est là, la maman s’en va confiante. Peut-être que Lucienne c’est un bout d’humanité dans notre volonté de professionnalisme et que le reste de l’équipe peut l’encadrer pour qu’elle puisse faire partie du nous encore quelques années.
Carole, elle, a 23 ans, c’est la première diplômée CFC dans son institution. Elle n’a pas de cahier des charges défini, il est toujours en cours d’élaboration. Alors, la direction traite au jour le jour les questions de l’équipe : Carole peut-elle sortir seule ? donner des médicaments ? faire un entretien de parents ? Avec toutes les réactions de ses collègues éducatrices qui râlent lorsque Carole obtient le droit de sortir dans le quartier ou de donner un suppositoire. Carole, elle, elle aurait voulu être éducatrice, mais elle a échoué au concours, alors ASE, c’est en attendant. Mais en attendant, elle voudrait faire parti de nous.
Et il y a encore Elise qui est jardinière d’enfants, mais qui travaille quand même dans le groupe des bébés ; Ivan qui est le seul homme de l’équipe ; Laure qui a fait son école en France ; Claude dont le diplôme de nurse, trop ancien, n’est plus reconnu et qui se retrouve auxiliaire ; etc.
C’est sans doute mon propre parcours qui m’a poussée à écrire cet article. Je me suis beaucoup formée, mais j’ai pris parfois des chemins de campagne, école publique, puis école Steiner, puis une autre encore. A 27 ans j’ai repassé une partie des examens du bac international pour pouvoir rentrer à l’uni, j’ai fait ma licence par correspondance, c’était plus court, et ainsi de suite jusqu’au Master…
Ce parcours un peu atypique participe à me définir au moins autant que ma profession ou que mes professions, car je mène volontiers plusieurs jobs en parallèle. D’ailleurs, si je suis honnête, lorsque j’ai commencé comme éducatrice, je me voyais mal devenir un jour directrice, car j’aurais eu envie de virer la moitié du personnel. J’ai cheminé depuis et je me suis ouverte au chemin des autres et à leurs différences.
Alors aujourd’hui, face à Carole, à Lucienne et aux autres, je suis souvent plus curieuse de leur originalité, de la richesse de leur propre expérience et de la partager avec elles, que de savoir au final si la plus diplômée c’est moi…
Bibliographie
Axel Honneth (2006), La Société du mépris : vers une nouvelle théorie critique. Paris, La Découverte.
Richard Bach (1986/1995). Illusion : Le Messie récalcitrant. Flammarion / Paris : J’ai lu.
Bourdoncle, Raymond (2000). « Autour des mots “Professionnalisation, formes et dispositifs”. » Recherche et formation 35, 117-132.
[1] Ou « VDA » validation des acquis de l’expérience.
[2] Richard Bach, (1986/1995), p. 146.
[3] Axel Honneth (2006), p. 253.
[4] « (…) que la reconnaissance a la caractéristique d’une action : un acte de reconnaissance ne peut se réduire à de purs mots ou expressions symboliques puisque seuls les comportements correspondants lui donnent la crédibilité qui est normativement importante pour le sujet reconnu. » . Ibid.
[5] Ibid.
[6] « Ainsi, les attitudes de l’amour, du respect juridique et de l’estime sociale valent par exemple comme différentes manières de décliner une conception fondamentale saisie génériquement par la » reconnaissance ». » Ibid. pp. 253, 254.
[7] Axel Honneth, 2006, p. 20.
[8] Ibid. p. 29.
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