Le dossier
Fracheboud relève que le terme « parentalité » évince progressivement celui de « famille » et souligne les implications de cette transition, notamment la place des parents non-statutaires. Ce changement de paradigme lié aux droits de l’enfant remet en question les rapports parents-enfants, créant des tensions entre attentes éducatives et responsabilités accrues des parents. Si l’individualisation de la parentalité émancipe des normes anciennes, elle intensifie également la solitude et néglige les disparités sociales. Elle appelle finalement les professionnel·les de l’accueil à recollectiviser la responsabilité éducative en collaborant avec les familles.
Rayna dresse un panorama de l’hyperdiversité et des inégalités grandissantes, notifiant qu’inclusion, alliance éducative et participation vont de pair pour répondre aux problèmes de cohésion sociale que cela génère. Elle fournit alors une panoplie d’exemples concrets venant de tous horizons, d’expériences éducatives visant à soutenir la parentalité non pas en exerçant un contrôle sur les familles, mais en s’essayant à construire ensemble, parents et professionnel·les, un monde commun.
Moisset nous livre une réflexion sociologique sur les évolutions sociétales autour du jeune enfant et leurs conséquences éducatives. Aujourd’hui, l’enfant est perçu comme un sujet doté de sa propre logique interne dont il importe de favoriser l’épanouissement. Cette évolution impacte les parents, sous pression croissante, avec des tendances à adopter des « marottes éducatives ». Les éducateurs et éducatrices de l’enfance, par leur travail d’observation et de remise en question, offrent alors un soutien précieux aux parents dans cette complexité éducative contemporaine.
Vionnier apporte de son expérience d’usagère de lieu d’accueil un témoignage critique solidement argumenté. L’expérience devient ici une expertise, et elle explicite comment le soupçon social persiste malgré ses succès professionnels, soulignant les obstacles que rencontrent les mères célibataires dans le système éducatif, notamment en raison des nombreux stéréotypes encore à l’œuvre. Cela l’amène à souligner la nécessité de repenser le rôle de l’éducation et des institutions éducatives dans la reproduction des inégalités.
Ozelley expose les tenants et aboutissants de l’accueil des familles arc-en-ciel, et montre que l’inclusion, bien que se déclinant pour différentes catégories de publics, est une problématique transversale. A partir de l’exemple des institutions pré et parascolaires, il partage une réflexion sur l’exclusion et la discrimination des familles arc-en-ciel, malgré les évolutions légales. L’auteur propose des pistes d’intervention, notamment la diversification des représentations familiales, la révision des formulaires, et la sensibilisation des professionnel·les de l’enfance.
Cerny met en lumière l’influence de la représentation des familles dans la littérature destinée aux enfants, et critique le modèle patriarcal, hétérocentré et ethnocentré souvent reproduit, laissant de côté la diversité des schémas familiaux existants. L’absence de cette diversité contribue à l’invisibilité de la diversité réelle et au maintien de stéréotypes, engendrant des conséquences sur l’identité des enfants.
Dans Les Savoirs des couloirs, de Laeser, Fracheboud & Kühni (Karina), les autrices se sont distribué les rôles.
Laeser présente un atelier réalisé, lors du Forum esede, sur le thème Travailler avec les parents d’aujourd’hui : ce qui se fait, ce qui se dit et ce qui se vit ? qu’elle a co-animé. L’objectif était d’explorer les savoirs pratiques des professionnels du terrain, notamment en vue de produire un article. L’atelier d’écriture a permis aux participant·es de décrire et d’analyser des situations vécues avec les parents, en mettant l’accent sur les moments positifs et problématiques. Les échanges ont favorisé la réflexion sur le travail quotidien avec les familles, mettant en lumière les compétences impliquées. L’article souligne l’écart entre les déclarations officielles et la réalité du terrain, et appelle à une exploration approfondie de ce décalage dans les contributions suivantes de K. Kühni et Fracheboud.
K. Kühni reprend donc le matériel récolté lors de l’atelier et identifie les facilitateurs et les obstacles dans le travail auprès des familles diverses confrontées à la réalité des structures d’accueil. Les scènes rapportées par les participant·es ne peuvent être liées à des complications spécifiques liées aux types de familles et appelant à une analyse sociale, culturelle ou politique. Elles sont plutôt de l’ordre de l’activité située et nécessitent de développer une intelligence de situation.
Par ailleurs, soulignant que la confiance entre parents et professionnel·les est le fruit d’un véritable travail d’orfèvre, l’article insiste sur l’importance du travail d’équipe dans sa construction et sa préservation. Il explore également des situations où le lien est mis à mal, mettant en avant la nécessité de réguler collectivement la catégorisation, afin d’éviter la stigmatisation.
Fracheboud, reprenant également le matériau récolté lors de l’atelier, souligne que si travailler « avec les parents » est devenu une norme contemporaine, la législation vaudoise ne reconnaît pas pleinement cette dimension.
Les professionnel·les doivent jongler entre le travail de « care » envers les enfants et la relation de service envers les parents. La complexité de cette tâche nécessite une adaptabilité constante et une capacité à prioriser face à des situations parfois imprévisibles. Le texte souligne également les rapports de pouvoir présents dans ces interactions, où des désaccords sur les principes éducatifs ou les horaires peuvent créer des confrontations.
En conclusion, l’article souligne la nécessité d’un collectif de travail solide pour permettre aux professionnel·les d’exercer une pratique prudentielle qui ajuste les actions aux spécificités des situations.
Dire & Lire
Prizzi et Fracheboud proposent d’explorer l’archipel des familles à travers des livres qui permettent de découvrir la diversité des modèles familiaux. Parmi les recommandations, le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti propose des configurations parentales loufoques. Ma famille méli-mêlée d’Aurélia Gaud aborde avec ludisme la diversité des générations. Ma maman est bizarre de Camille Victorine et Anna Wanda Gogusey célèbre la variété des structures familiales dans un environnement bienveillant. Mon cœur est assez grand de Maya Saenz et Amélie Graux explore de manière touchante la famille recomposée, tandis que Mes deux mamans de Bernadette Green et Anna Zobel traite avec humour et sensibilité le thème de la famille homoparentale.
Faire & Penser
Bally partage son exploration concrète du concept d’atelier philosophique avec des enfants en UAPE. Inexpérimentée et convaincue, elle saisit spontanément des opportunités qui se présentent, et organise en parallèle des ateliers dirigés. Elle doit improviser tout en suivant un fil rouge, est amenée à beaucoup s’interroger sur l’adéquation qu’il y a réellement entre ses intentions et ses actions. Elle nous livre au final le récit pensé d’une exploration théorique et pratique simultanée : un bel exemple de « pensée en action » et d’« action en pensée ».
Quentin Nussbaumer
et Robert Frund
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