Le soupçon social

Note de la rédaction : L’article ci-après est une commande de la rédaction qui a souhaité publier le témoignage d’une personne concernée par la thématique, une maman en l’occurrence. Nous avons dès lors eu à cœur de ne pas édulcorer un récit d’expériences fort en sentiments et très clairement argumenté.

L’idéal de la famille composée de deux parents de sexes opposés et de deux bambins de sexes opposés est une construction sociale. Cet idéal, pourtant encore très présent dans les esprits, s’effrite peu à peu, pour le bonheur des uns et le malheur des autres. La lutte est extrêmement longue et féroce pour celles qui choisissent un autre modèle familial. Comble de l’ironie, dans un monde ultralibéral où chacune est censée vivre sa vie comme elle l’entend, l’école m’a mis le grappin dessus de manière totalement inattendue. Les enseignant∙es ne voient jamais d’un bon œil une mère de famille élevant ses enfants toute seule. Jamais. Ce n’est pas le cas des éducatrices de la petite enfance, qui adoptent une attitude largement accueillante face aux familles non conventionnelles.

La normativité, carcan institutionnel

Archétype de l’autonomie, exerçant une profession réservée aux titulaires d’un titre de haute école, casier judiciaire vierge, avec un employeur garant de la convenance sociale et de la solvabilité, j’ai réalisé que toutes ces attestations de bonne vie et de bonnes mœurs volaient en éclats face au soupçon social. J’en veux pour preuve le vécu de nombreuses amies et connaissances « maman solo », toutes diplômées et actives professionnellement, toutes issues d’un milieu socioéconomique plutôt favorisé. Dans les années 2000, et aujourd’hui encore, nous avons été maltraitées par nos homologues féminines en charge de l’éducation scolaire de nos filles et de nos fils. Pourtant, les institutrices et les directrices d’école auxquelles j’ai été confrontée durant la scolarité de mes enfants sont du même acabit : position sociale privilégiée, poste à responsabilité, bon salaire… La seule différence réside dans le statut marital. Une figure paternelle, quelle qu’elle soit, manque cruellement dans le paysage : conjoint, compagnon, cela leur est bien égal pourvu qu’un « nouveau papa » – qui plus est convenable socialement – remplace la pièce manquante du puzzle.

En réponse à l’écart à la norme, l’institution scolaire jette son dévolu sur les mères seules. Le fait d’être blanche, diplômée et d’avoir une certaine position sociale ne suffit pas à contrebalancer le préjugé de la mère seule prétendument « incapable de faire face ». A l’ère néolibérale, cette tendance soupçonneuse, qui exige de justifier constamment notre position, est d’autant plus paradoxale que la liberté individuelle est d’ordinaire extrêmement valorisée. Me débrouillant plutôt bien, tant sur le plan de l’éducation de mes enfants que sur celui de ma carrière professionnelle, tout en bénéficiant évidemment des avantages légaux[1] liés au statut parental, j’étais persuadée qu’on me laisserait en paix !

L’école, reproductrice des inégalités sociales : voilà le thème de l’un de mes premiers travaux universitaires à la fin des années 1990 ; n’ayant pas dû faire l’effort de l’ascension sociale, j’ai découvert avec Bourdieu[2] les obstacles que mon père, fils d’ouvrier, a dû surmonter pour pouvoir étudier à l’université. Bien que tout à fait consciente de mes origines sociales, je n’ai pas vraiment ressenti ce fardeau, qui s’était allégé au fil des générations. Le phénomène de la reproduction sociale à l’école m’était toutefois familier et j’étais heureuse de pouvoir l’analyser d’un point de vue sociologique. Ayant échappé comme jeune élève au carcan scolaire, je n’ai pas vu venir la chappe de plomb qui allait s’abattre sur moi lorsque mes enfants sont entrés à l’école. Cette fois, il ne s’agissait pas de lutte des classes, mais d’une forme de suspicion diffuse de la part d’institutrices garantes de l’ordre établi. « Recevoir une éducation, c’est recevoir en règle générale une éducation liée à une position de classe ; c’est acquérir des dispositions à reproduire spontanément, dans et par ses pensées, ses paroles, ses actions, les rapports sociaux existants au moment de l’apprentissage. C’est là une des raisons essentielles pour lesquelles l’ordre établi se maintient aussi longtemps et aussi facilement. »[3] Le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités sociales n’est plus à démontrer ; en revanche, son rôle dans la stigmatisation des enfants provenant de familles non conventionnelles, mais disposant d’un certain capital économique, culturel et social, reste peu connu.

L’engrenage infernal

Mes chers bambins ayant fréquenté l’école avec aisance, du moins en matière de résultats scolaires, je constate que cette institution part du principe qu’une mère seule ne peut qu’être insuffisante et ses enfants qu’être cabossés par la vie, pour ne pas dire carencés. Elever ses mômes sans la présence et la contribution (financière) d’un homme heurte à tel point la norme sociale que même un capital culturel solide, une bonne intégration sociale, une indépendance économique et une origine commune ne font pas le poids face au soupçon social. Jugée non conforme, une mère seule ne remplira jamais les critères répondant aux exigences normatives de l’école. Le savoir ayant été pour moi libérateur à de nombreux égards, je n’appréhendais en aucune manière l’entrée à l’école de mes enfants. Bien au contraire, je me réjouissais même – quelle naïveté – de pouvoir les accompagner dans leur parcours scolaire que j’imaginais, non pas semé d’embûches, mais de découvertes toutes plus intéressantes les unes que les autres. Même si l’école ne me voyait pas d’un bon œil, je la voyais, pour ma part, d’un très bon œil ! Jugeant que je ne correspondais pas à la référence normative, l’enseignante enfantine insinuait que ma fille devait se mettre au plus vite en conformité avec la norme de référence. J’ai vite compris que déjà à l’école enfantine, on essayait par tous les moyens de « nous faire entrer dans le moule » ; les mille prétextes invoqués par l’enseignante d’alors ne correspondaient ni à la perception que les éducatrices de la garderie avaient du comportement de ma fille, ni à ma propre perception de ses besoins éducatifs. Depuis l’école enfantine, puis de manière encore plus pressante à l’école primaire, les enseignantes ont tenté de me convaincre de la faire examiner par toutes sortes de spécialistes. Je refusais poliment mais fermement l’aide proposée, tout en leur signifiant que je m’adresserais moi-même à des professionnel∙les de notre choix le cas échéant. Certaines institutrices étaient ouvertes et franches : elles m’imploraient de leur faire confiance : « Vraiment, faites-nous confiance, acceptez ce bilan… » Parfois, c’était beaucoup plus insidieux, jusqu’à mentionner mon enfant sur la liste du médecin scolaire, alors que le règlement usuel prévoit la possibilité pour les parents de choisir entre la médecine scolaire et la médecine privée ; si l’on optait pour celle-ci, le ou la pédiatre devait attester que l’examen médical avait été conduit en bonne et due forme. Un simple oubli peut arriver, mais mes enfants figuraient systématiquement sur la liste des élèves prévus pour la visite du médecin scolaire, alors que j’avais informé l’école que le contrôle médical avait eu lieu dans les délais auprès de la pédiatre de mes enfants. C’est comme si ces derniers souffraient d’une anormalité qu’il fallait à tout prix réparer, ou du moins repérer ! C’est affreux de devoir constamment être aux aguets, de devoir encore et encore se justifier alors qu’il n’y a rien.

Ces quelques exemples illustrent la manière insidieuse avec laquelle l’école a tenté de contrôler mes enfants tout au long de leur scolarité. Ce n’est pas une mince affaire que d’arrêter cette tendance soupçonneuse, chacune se débrouille tant bien que mal, en fonction des ressources à disposition. Je ne relaterai pas les autres exemples emblématiques du soupçon social à l’école ; je tiens toutefois à souligner que je n’ai rien constaté de semblable dans les structures d’accueil extrascolaire et encore moins dans les garderies. Cela s’explique notamment par le fait que l’institution scolaire œuvre avec zèle au maintien du statu quo. Le discours souterrain est très robuste : même l’hyper-convention sociale conférée par mes titres universitaires n’a pas suffi à atténuer les soupçons des enseignantes. Dans les garderies en revanche, le travail collectif et la plus grande proximité affective des professionnel∙les avec les enfants limitent la capacité de nuisance.

Les garderies, un modèle d’inclusion ?

Ces soupçons me paraissaient d’autant plus incongrus que mes enfants avaient fréquenté des structures d’accueil dès leur plus jeune âge. Au cours de toutes ces années, j’ai toujours reçu des retours constructifs de la part des professionnel∙les, notamment sur le comportement de mes enfants, leur façon d’interagir avec les autres enfants au sein du groupe ou avec les adultes… Enfin, rien de particulier à signaler. Avec les éducatrices, nous avons travaillé main dans la main pour soutenir leur développement ; cela me semblait aller de soi. Même si parfois des ajustements étaient nécessaires, à aucun moment je ne me suis sentie jugée ni remise en question sur mes capacités éducatives par les professionnel∙les de la garderie. Ayant entière confiance dans les institutions auxquelles j’avais confié mes enfants jusque-là, je n’avais pas du tout prévu que le point de vue des enseignantes sur le comportement de mes enfants changerait de manière aussi radicale par rapport au point de vue du personnel des garderies et des structures extrascolaires qui avaient accueilli mes enfants de longues années durant. Il est évident que la relation avec les parents au sein des structures d’accueil est teintée du rapport marchand, mais je ne pense pas que les professionnel∙les aient fait preuve de clientélisme à mon égard.

La classe dangereuse – Collectif CrrC

A l’école, gratuite et obligatoire, il est étonnant de voir à quel point certaines enseignantes s’approprient leur rôle dans la seule perspective de perpétuer l’ordre établi. Cela donne l’impression qu’elles n’ont qu’une préoccupation : le contrôle social et la remise sur les rails des contrevenant∙es à la référence normée. Les enseignant∙es semblent parfois percevoir les enfants qui entrent à l’école comme des êtres « sans passé »[4], informes ou plutôt déformés, alors qu’en réalité, les élèves sont inscrits dans une lignée générationnelle et appartiennent à un certain milieu social. Leur personnalité étant façonnée par ce milieu, les enfants ne sont pas restés en jachère durant les quatre premières années de leur vie. Le regard soupçonneux à l’égard d’une maman élevant seule ses enfants est d’une telle violence que le dialogue nécessaire à une éducation fondée sur la confiance et la coconstruction des savoirs disparaît. Ces familles « non conformes » sont considérées comme bancales, insuffisantes ; jamais l’absence de figure paternelle n’est pensée comme un choix. Cette référence normée, qui hante l’esprit des profs, est véritablement mortifère.

Toni Morrison s’exprime magistralement au sujet de la proportion croissante des ménages monoparentaux aux Etats-Unis : « Rien de tout cela ne m’apparaît comme une pathologie. Je ne vois pas un problème, une famille brisée, dans le fait qu’une femme s’occupe d’une maison. Si on voit les choses ainsi, c’est parce qu’on a l’idée que le chef de famille doit être un homme. Deux parents n’élèveront pas mieux un enfant qu’un seul. Il faut toute une communauté. L’idée que le chef de famille est celui qui rapporte le plus d’argent est une idée patriarcale, comme celle qu’une femme – et j’ai élevé deux enfants toute seule – fait un chef de famille inférieur à un homme. Ce n’est pas vrai. Et la petite famille nucléaire est un paradigme qui ne fonctionne tout simplement pas. Il ne marche pas, pour les Blancs comme pour les Noirs. Quant à savoir pourquoi on s’y accroche, je n’en ai pas la moindre idée. Elle isole les gens en minuscules unités… Or, ce dont les gens ont besoin, c’est d’une unité plus vaste. »[5] En effet, pourquoi l’école s’acharne-t-elle à défendre la primauté du patriarcat alors que les statistiques[6] font état d’une tout autre réalité ? L’absence d’une figure paternelle impliquant, d’une part, qu’elles sont insuffisamment bonnes et, d’autre part, que leurs enfants souffriraient de carences, les mères amputées du pater ne sont pas prises au sérieux dans leurs décisions éducatives. On les juge incapables d’une pensée rationnelle ou scientifique. Elles subissent un abus de pouvoir de la part de l’école qui s’immisce systématiquement dans leur vie privée au nom des valeurs patriarcales. Un capital culturel, un réseau familial qui fonctionne, un statut indépendant, une aisance financière ne protègent pas du soupçon social. Compte tenu du sort réservé aux mères seules, il est très difficile pour elles de se sortir de ce carcan institutionnel.

La revalorisation des métiers de la petite enfance

L’école perpétuant les valeurs conservatrices depuis des générations, que faire pour que nos arrière-petites-filles soient choyées par cette institution lorsqu’elles deviendront mamans, même si elles choisissent d’autres modèles familiaux ? Les institutions de la petite enfance adoptent une approche inclusive dont l’école ferait bien de s’inspirer. La hiérarchie des métiers engendre le cloisonnement des pratiques professionnelles ; peut-être serait-il judicieux de renforcer le dialogue entre les professionnel∙les de la petite enfance et ceux et celles de l’école, dans une perspective de transmission des savoirs en matière d’intégration sociale ? Les enseignant∙es pourraient ainsi descendre de leur piédestal et aller à la rencontre des éducatrices qui ont une attitude plus ouverte vis-à-vis des familles monoparentales. En se rendant sur le terrain, en visitant des lieux d’accueil, les enseignant∙es se forgeraient un regard neuf sur le monde d’où viennent une majorité de leurs futur∙es élèves et se familiariseraient avec les pratiques éducatives inclusives. Au lieu de saigner les mères seules, les chevaliers blancs du patriarcat apprendraient à enseigner sans a priori, ni velléités de formater. Dans le système scolaire, les mères seules se sentent comme en sursis ; sur le qui-vive, elles attendent la prochaine entourloupe institutionnelle. Les paroles soupçonneuses de la plupart des enseignant∙es, leurs regards fuyants, leurs bouches plissées, sculptées par le jugement, les incitent à rester constamment sur leurs gardes, promptes à se justifier à la moindre peccadille. Mais pourquoi faudrait-il s’adapter à un système qui éreinte et escamote ? Il est grand temps de valoriser la profession d’éducatrice ou d’éducateur de la petite enfance. Une telle valorisation passe par la reconnaissance de leur travail, par des salaires décents et pourquoi pas par la gratuité des offres d’accueil de la petite enfance. En outre, il serait intéressant d’explorer les possibilités d’intégrer dans la formation pédagogique des enseignant∙es certains aspects spécifiques à la filière de formation des professionnel∙les de l’éducation sociale. Enfin, il est urgent d’instaurer le dialogue entre les différents acteurs provenant de l’école, mais aussi de tous les milieux gravitant autour de l’éducation de l’enfance, afin d’accorder une plus grande place aux thématiques de l’inclusion et de l’égalité sociale dans la stratégie de pilotage du système éducatif suisse. L’octroi de subventions étant tributaire de la volonté politique, sensibiliser les politiques sur ces thématiques permettrait par ailleurs de renforcer l’aide financière aux garderies et aux lieux d’accueil extrascolaire qui accomplissent une réelle mission de service public.

Julie Vionnier

Bibliographie

Accardo, Alain (1983), Initiation à la sociologie de l’illusionnisme social, Invitation à la lecture des œuvres de Pierre Bourdieu, Le Mascaret, Bordeaux.

Accardo, Alain (1993), « Le destin scolaire », in Bourdieu, Pierre (dir.), La misère du monde, Seuil, Paris.

Angelo, Bonnie ; Morrison, Toni (1989, 22 mai), « Toni Morrison : The Pain Of Being Black », Time Magazine.

https ://content.time.com/time/subscriber/printout/0,8816,957724,00.html

Bourdieu, Pierre (1984), Homo Academicus, Minuit, Paris.

Bourdieu, Pierre ; Passeron, Jean-Claude (1964), Les héritiers, Minuit, Paris.

Bourdieu, Pierre ; Passeron, Jean-Claude (1970), La reproduction, Minuit, Paris.

Le Goff, Jean-François (2011), « La stigmatisation des familles monoparentales, Thérapie familiale dans des quartiers dits “difficiles”  », Dialogue No 194, pp. 45-56.

 

[1]-Comme, par exemple, l’assurance maternité qui constitue une avancée sociale conquise de haute lutte.

[2]-Bourdieu ; Passeron (1970), p. 70.

[3]-Accardo, Alain (1983), p. 151.

[4]-Film d’Aki Kaurismäki (2002), L’homme sans passé.

[5]-Angelo ; Morrison (1989), cité par Le Goff, Jean-François (2011), p. 54.

[6]-Près d’un mariage sur deux se solde par un divorce.

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