Animer un atelier au Forum de l’Esede[1] était aussi une opportunité de faire vivre la rubrique de la Revue [petite] enfance « Les Savoirs des couloirs »[2]. Cette rencontre était l’occasion d’avoir accès aux savoirs pratiques des professionnel·les du terrain et surtout de les faire participer, avec l’intention de produire un article à partir des textes recueillis.
L’intitulé « Travailler avec les parents d’aujourd’hui : ce qui se fait, ce qui se dit et ce qui se vit ? » a été le point de départ pour l’organisation de cette rencontre.
La démarche
Nous avons opté pour un atelier d’écriture (sans enjeux d’orthographe et de syntaxe) où les participant·es ont été invité·es à décrire et à analyser étape par étape des situations vécues avec les parents. La rencontre visait à favoriser le partage d’expériences et souhaitait aussi, dans la mesure du temps disponible, explorer les convergences ou les écarts entre certains documents officiels et la réalité du terrain.
Les participant·es ont été réuni·es, durant une heure trois quarts, en groupes d’environ dix à douze personnes (cinq groupes et cinq animatrices). Ils et elles ont été invité·es à former des duos, puis à décrire individuellement par écrit des situations professionnelles vécues avec les parents. La demande était que l’un·e d’entre eux se concentre sur une situation laissant une impression de « bon travail », tandis que l’autre se penche sur une expérience ayant engendré un sentiment d’inachevé, d’inconfort. L’après-midi s’est déroulé dans une atmosphère studieuse (les moments d’écriture individuels étaient très silencieux, voire appliqués), propice à la réflexion ainsi qu’à l’échange (le volume sonore des paires nous l’a confirmé).
Nous souhaitions amorcer par l’écriture et par le partage d’opinions une réflexion sur leur travail dans l’idée que « décortiquer des moments plus ou moins anodins du quotidien permet de mieux cerner toutes les micro-actions et les ajustements que l’on produit en situation et de les conscientiser »[3].
Il est intéressant de noter que, lorsque j’ai proposé à mon sous-groupe de s’orienter sur un choix de situations à approfondir, neuf participantes sur dix auraient opté pour des moments problématiques.
Bien souvent, que l’on soit étudiant·e ou professionnel·le, nous avons tendance à privilégier les événements qui ont soulevé des questionnements. Néanmoins, une démarche visant à identifier et à analyser les compétences mises en œuvre dans une situation qualifiée de « bon travail » peut se révéler aussi bénéfique.
Joëlle Libois (2007) parle ainsi de ces moments ordinaires : « A l’occasion d’incidents parfois fort banals, une action éducative se construit. A quoi se réfère-t-elle ? En d’autres termes, en quoi les activités “spontanées” du quotidien peuvent-elles être source d’actions éducatives de haut niveau (…). Provoquer une interaction, faire avec ce qui surgit et laisser advenir relèvent d’une pratique professionnelle qui recouvre des compétences ajustées, expertes, difficiles à expliciter et à acquérir. »[4]
Afin de faciliter la compréhension, l’analyse a été guidée par les questions suivantes : quels éléments étaient en jeu dans cette situation ? Qu’est-ce qui a favorisé un travail de qualité ou l’a entravé ? Quelles idées avaient-ils ou elles en tête durant cette situation ?
Les duos se sont réunis pour comparer leurs analyses, s’appuyant sur la lecture du texte de leur partenaire et en répondant aux mêmes questions. Les participant·es ont pu échanger leurs expériences et leurs réflexions en sous-groupes. L’atelier s’est conclu par la présentation de phrases concernant le travail avec les parents tirées du Plan d’études cadre (PEC) pour les filières de formation des écoles supérieures[5], d’un document exposant les missions d’un réseau d’accueil[6] et de divers projets pédagogiques (en lien avec le travail avec les parents). Les animatrices ont encouragé les professionnel·les à confronter ces divers documents prescriptifs à la réalité de leurs situations/expériences, afin d’en repérer les proximités, les divergences et les éventuelles tensions.
Voici quelques extraits[7] soumis aux participant·es :
Plan d’études cadre (PEC) :
Les éducateurs de l’enfance collaborent avec des partenaires et des publics qui ont des attentes professionnelles ou des valeurs personnelles et familiales différentes en matière d’éducation. Le travail pédagogique exige d’elles et d’eux une très grande adaptabilité à la diversité de notre société.
Elles et ils font preuve d’ouverture et de souplesse dans leur activité et travaillent avec les enfants et les familles de façon impartiale et axée sur les ressources.
Plan d’études cadre (PEC) :
Les éducateurs de l’enfance collaborent avec des partenaires et des publics qui ont des attentes professionnelles ou des valeurs personnelles et familiales différentes en matière d’éducation. Le travail pédagogique exige d’elles et d’eux une très grande adaptabilité à la diversité de notre société.
Elles et ils font preuve d’ouverture et de souplesse dans leur activité et travaillent avec les enfants et les familles de façon impartiale et axée sur les ressources.
Réseau L- missions des lieux d’accueil de l’enfance
Accueillir chaque enfant sans discrimination familiale, culturelle ou sociale.
Adapter le travail en tenant compte de la variété des constellations familiales.
Contribuer à lutter contre la pauvreté et les exclusions sociales.
Projets pédagogiques divers (VD)
Un positionnement professionnel, c’est-à-dire sans jugement, sans a priori et sans rigidité permet d’envisager que les deux parties profitent des compétences de l’une et de l’autre. A nous professionnel·les de créer les conditions qui favorisent cette collaboration si précieuse.
Nous avons disposé de quelques traces écrites résultant de ces derniers échanges, malheureusement sans avoir eu le temps d’en débattre avec les groupes. Nous en citons quelques-unes à cogiter en guise de conclusion :
« Elles [les situations et les phrases tirées des documents officiels] se rencontrent principalement lorsque les situations sont positives et lorsque les parents sont collaborants. »
« Le sans jugement et le sans a priori est un objectif, pas sûr que ce soit le cas partout et tout le temps. »
« C’est finalement beaucoup les parents qui doivent s’adapter aux structures et peu l’inverse. »
« Faire preuve d’ouverture oui, mais être impartial est compliqué, car nous restons des humains ; mais il y a à y prêter attention. »
« Situation “famille arc-en-ciel” pas encore très claire. Nouveaux schémas parentaux à inclure dans nos projets pédagoqiques. »
Entre les déclarations d’intention et le réel des situations l’écart reste bien souvent présent[8]. Un des groupes souligne d’ailleurs que, dans ces textes définissant les normes du métier, on ne trouve « pas de moyens, objectifs ou description sur comment y arriver ». Comme le dit le proverbe italien : Tra il dire e il fare c’è di mezzo il mare (entre le dire et le faire, il y a la mer). Travailler, c’est se confronter à cet écart et chercher sa route dans des situations toujours singulières. C’est cette traversée maritime que les deux contributions suivantes (Fracheboud et Kühni) vont tenter d’explorer afin de décrire et de comprendre le travail réalisé avec les familles à partir des situations écrites par les participant·es à cet atelier.
Florine Laeser
[1]-5e Forum Education de l’enfance « A la découverte des familles d’aujourd’hui », organisé par l’Esede (Ecole supérieure en éducation de l’enfance, Lausanne).
[2]-Pour en savoir plus sur cette rubrique, voir : Kühni, Karina (2022), Revue [petite] enfance N°137, pp. 105-114.
[3]-Kühni, Karina, op. cit., p. 105.
[4]-Libois, Joëlle (2007), La part sensible de l’acte, Editions IES, Genève, pp. 15-21.
[5]-Consultable sur : file :///Users/michelle/Downloads/rlp-kindheitspaedagogik.pdf.
[6]-Voir le document « Lausanne s’engage pour l’enfance », consulté sur : https ://www.lausanne.ch/officiel/administration/enfance-jeunesse-et-quartiers/petite-enfance/publications/lausanne-s-engage-pour-l-enfance.html
[7]-Nous ne retranscrivons pas ici l’ensemble des extraits proposés aux participant·es, mais quelques exemples qui nous semblent représentatifs de ce qui se trouve dans la majorité des documents exposant des lignes directrices pour le métier.
[8]-Les finalités décrites dans ces documents sont, comme le rappelle Zogmal (2008), « de l’ordre d’un idéal, elles sont fondamentalement impossibles à atteindre », car elles cachent les contraintes du réel. Cet écart entre le travail prescrit et le travail réel fait souvent l’objet d’un déni, car il est source de souffrance pour des professionnel·les qui sont porté·es, a priori, par l’intention de bien faire leur travail. Pourtant, mettre cet écart sur la table « constitue une occasion de s’interroger. Ce qui est prévu est-il réalisable ? Est-ce adéquat dans la situation concrète ? Quels sont les avantages de faire autrement ? Qu’est-ce que cela permet ? » (Zogmal, 2014, p. 168). Se référer à : Zogmal, Marianne (2008), « T’es un enfant à caprice ». Les stratégies défensives du métier d’éducatrice du jeune enfant, Cahiers sciences de l’éducation, Genève, et Zogmal, Marianne, (2014) « La mise en mots et la mise en œuvre des pratiques professionnelles » in Meyer, Gil ; Spack, Annelyse, Accueil de la petite enfance : comprendre pour agir, Erès, Toulouse, pp. 165-186.
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