Collaboration
Ce numéro est le fruit d’une collaboration entre la Revue [petite] enfance et l’Ecole supérieure en éducation de l’enfance de Lausanne, où s’est tenu en automne 2023 un forum sur le thème des familles[1]. Nous remercions chaleureusement les personnes qui, dans le prolongement de leur intervention à l’occasion du forum, ont rédigé un article que l’on trouvera dans la présente publication : Sylvie Rayna, Pierre Moisset, Nicolas Ozelley, ainsi que Florine Laeser, Karina Kühni et Michelle Fracheboud. Nous adressons également notre reconnaissance à Fabienne Pellegrini, qui a endossé avec beaucoup d’engagement et de compétences la fonction de coordination entre l’école et la revue pour la réalisation de ce numéro.
Métaphore climatique
Au premier sens, la débâcle est la rupture, due au dégel, de la couverture de glace sur un fleuve ou en mer. Le couvercle glacé rendu uniforme par le froid se sépare en blocs erratiques sous l’effet d’un réchauffement atmosphérique, et cela crée un archipel d’îlots en mouvement, qui se heurtent et provoquent des dommages sur les rives. Ce terme désigne également une ruine, une défaite, un délitement.
La famille aujourd’hui forme-t-elle encore une entité homogène et cohésive, une couverture solide sur le fleuve social ? Ou au contraire se fractionne-t-elle en parties distinctes prenant chacune son indépendance, modifiant le paysage et les possibilités de s’y conduire ?
Mais peut-on assimiler la famille, en tant que construction sociale, à un phénomène naturel ? Les sciences sociales abordent généralement cette question en démystifiant la croyance selon laquelle nos réalités sociales seraient spontanées, et démontrent qu’elles ne sont en aucun cas soumises à des dynamiques naturelles.
Si nous nous intéressons malgré tout à cette image de débâcle, c’est qu’après la lecture des articles rédigés par les auteurs et les autrices pour ce numéro, puis celle du premier rapport du Baromètre suisse des familles 2023[2], ce sont deux états des lieux profondément divergents que nous voyons se dessiner sous nos yeux. D’un côté, on nous dit que rien ne bouge, que la famille évolue mais reste une valeur stable et cohésive, de l’autre côté, on narre une réalité qui éclate et se diversifie, rompant avec la norme traditionnelle.
Dans le rapport du Baromètre suisse des familles 2023, les premiers mots se veulent en effet rassurants : « Le modèle de la famille bourgeoise de l’époque de l’industrialisation s’est développé au fil des années pour donner naissance aujourd’hui à une diversité familiale en Suisse. Cependant, le rôle de la famille en tant que fondement social de notre société n’a pas changé » (p. 3). Il n’y aurait pas de véritable changement, pas de débâcle, pas de fonte des glaciers, plutôt des ajustements du modèle de la famille bourgeoise à l’air du temps.
Mais lorsque nous lisons dans l’article d’Ozelley, par exemple, que « l’érosion accélérée d’une norme unique dans tous les domaines identitaires, conséquence de la mise à jour d’une réalité plus diverse et complexe que ce que nous voulons bien croire, convoque les institutions à revoir leurs modèles, leurs croyances et leurs pratiques », nous devinons au contraire que le dégel et la débâcle sont déjà bien amorcés.
La lecture du rapport du Baromètre suisse des familles 2023 montre que la norme familiale standard reste considérée comme unifiée, compacte, et donc une valeur sûre dans certaines sphères, alors que les préoccupations soulevées dans les articles de ce numéro amènent au constat inverse : le « glacier familial » fond, la réalité se transforme de façon spectaculaire, la norme prédominante se morcèle.
C’est à partir d’une autre étude, menée par des chercheurs et chercheuses des universités d’Amsterdam et de Buenos Aires et de l’Institut Max Planck pour la recherche démographique, que Bernardi, démographe et sociologue à l’Université de Lausanne, souligne qu’en plus de la taille et de la composition, c’est aussi la notion de famille elle-même qui est en train de changer. « L’étude dont vous avez parlé se base surtout sur les liens biologiques entre parents et enfants. Or, en Occident, il y a aussi une croissance de liens non biologiques de parenté sociale. »[3]
Au quotidien, dans la vie réelle, la famille se définit et se constitue de moins en moins sur des critères biologiques, et de plus en plus sur des bases socio-culturelles. C’est ce constat qui amène Lavoie et Pagé à dire que « ces changements nous obligent à revoir nos manières d’analyser les réalités familiales contemporaines, mais aussi d’intervenir auprès des parents et des enfants. Or, les recherches dans le champ des études familiales demeurent encore aujourd’hui centrées sur les réalités normatives, laissant de côté des situations et des expériences familiales pourtant bien présentes dans la société (Golombok, 2015). »[4]
Ne pas tout réduire à la dimension économique
Le Baromètre suisse des familles observe que les préoccupations familiales prioritaires renvoient à la conciliation entre vie privée et vie professionnelle, et au coût de la vie. Comme le soulignent les auteurs et les autrices de ce numéro, les aspirations des personnes concernées dépassent ces dimensions d’urgence économique, qui concernent à vrai dire à peu près tout le monde, et ne constituent pas une caractéristique des familles. Il y a une forme de légèreté dans le constat principal auquel aboutit l’étude du Baromètre suisse des familles, puisqu’on nous informe très sérieusement d’une découverte qui n’en n’est pas une : le coût de la vie et la conciliation vie privée – vie professionnelle sont des soucis concrets pour une majorité de la population.
Fraser[5] a insisté sur le fait que les individus qui sont objets d’injustices culturelles sont aussi objets d’injustices économiques, et a montré que les aspirations et les droits matériels sont aussi légitimes et importants que les aspirations et les droits symboliques. Il ne peut donc s’agir de minimiser les problèmes financiers et matériels des familles, mais réduire la question familiale à cela, c’est la réduire à une question purement économique et oblitérer ses dimensions sociales et culturelles. Cette façon d’appréhender et d’étudier la famille est une manière de réaffirmer la primauté de l’analyse économique des faits et des phénomènes sociaux. « La famille, « fondement social de notre société » selon le Baromètre suisse des familles, est considérée prioritairement à travers le prisme économique, et ceci jusque dans les études scientifiques.
Compositions familiales et types de relations
Nous l’avions déjà détaillé dans notre précédent éditorial, la tendance est donc à une diminution constante de la co-présence, dans les foyers, entre des enfants et un ou des adultes, sous la forme de ce que l’on a coutume d’appeler « familles ». Des foyers avec un (ou des) parent(s) et un (ou des) enfant(s), il y en a quantitativement moins que par le passé. Parallèlement à cette évolution, « l’idée que la famille est une construction sociale s’impose avec plus de vigueur vers la fin des années 1970, à travers la déconstruction de la primauté accordée à ses dimensions biologiques (Knibiehler, 2001). Les travaux d’Élisabeth Badinter (1980) montrent d’ailleurs que la fibre maternelle est une notion relativement nouvelle, apparue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cette mise en évidence du caractère construit des rôles parentaux et la contestation de l’instinct maternel font vaciller la représentation de la relation parentale comme organique et innée, particulièrement celle de la mère (Neyrand, 2001, 2004). La maternité et la paternité ne sont plus uniquement établies par leur composante biologique, mais aussi à travers la prise en charge quotidienne de l’éducation et des soins aux enfants (Belleau, 2004). »[6]
Il n’est donc plus pertinent de réduire la famille à sa composition ou à ses problèmes économiques, alors qu’elle se définit significativement par les types de relations interpersonnelles qui y ont cours (ou dont on considère qu’elles devraient y avoir cours). De Singly relève que « la famille contemporaine est caractérisée par ses fonctions spécifiques de reconnaissance, de soin, de solidarité », et qu’elle tend vers « la création d’un cadre de vie où chacun peut se développer tout en participant à la vie commune et au soutien des autres ».[7] Les inégalités de genre constituent alors une entrave au développement de cette version contemporaine de la famille : la domination masculine, toujours en vigueur, fait que la famille traditionnelle n’existe que par le travail de care des femmes. Et lorsqu’on nous indique qu’au fond rien n’a changé dans le rôle social de la famille, c’est du maintien de cette domination dont on nous informe. Plus largement, « l’histoire contemporaine de la famille en Occident est indissociable de celle des mouvements des femmes. »[8]
Démocratiser la création des normes
La famille comme lieu de reproduction de valeurs institutionnelles change donc de visage, c’est le constat que nous faisons, et apparaît de plus en plus comme un lieu de création de nouveaux repères, même si tout le monde ne veut pas voir cela. L’usage de la famille qu’en font les personnes concernées, s’appropriant un modèle pour le transformer parfois radicalement (homoparentalité, par exemple), nous montre que la réalité a pris de sérieuses longueurs d’avance sur la science, le droit, la politique et les pratiques professionnelles.
Dans son appel à communication pour le congrès prévu à Ottawa en juillet 2024, l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) ne s’y trompe pas, et veut interroger « la manière dont l’État, ainsi que les institutions, tiennent compte du pluralisme évoqué ainsi que de leur contribution à la production d’un savoir spécifique sur les familles. Il s’agira aussi de réfléchir à la manière dont ce savoir agit sur les familles et, inversement, comment les familles et leurs membres participent ou contrecarrent la production de ce savoir ».[9]
Pour répondre aux défis majeurs et multiples auxquels doivent faire face nos sociétés (changements climatiques, crises migratoires, radicalisations politiques, crises économiques, etc.), une tendance qui se développe de manière transversale est le recours aux expertises que détiennent les usagers et les usagères.
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », disait Einstein. Aujourd’hui, les démocraties sont ébranlées dans leurs fondements et il devient essentiel de renouveler les modes de pensée et les façons de faire société. La famille, en tant qu’institution, et les familles, en tant que réalités, sont concernées par ce contexte mouvant où plus rien n’est certain. Encore faudrait-il ne pas entretenir l’idée que le rôle de la famille n’a pas changé, et prendre en compte sérieusement ce que les familles d’aujourd’hui inventent et créent comme nouvelles modalités de fonctionnement social.
La réalité est un laboratoire exceptionnel d’expériences, dans lequel de nombreuses familles inventent les normes de demain. Il est vital de reconnaître la valeur de ces « savoirs enracinés dans les expériences vécues », de restituer la parole aux personnes concernées, et de valoriser « le point de vue des membres de divers réseaux familiaux, qu’il s’agisse des parents, des enfants ou de ceux devenus adultes. Ces savoirs multidisciplinaires et empiriques s’enracinent dans des expériences individuelles et conjugales, mais portent aussi sur les processus relationnels, les dynamiques et les transitions familiales. »[10]
Les dimensions économiques des problématiques familiales mises en exergue par le Baromètre suisse de familles 2023, nous apparaissent plus comme des conséquences des politiques publiques menées depuis des décennies, que comme le reflet complet de ce qu’il est en train de se passer dans la réalité quotidienne des citoyennes et des citoyens formant familles, et donc société.
Quentin Nussbaumer
et Robert Frund
[1]-« A la découverte des familles d’aujourd’hui. » 5e forum Education de l’enfance. 25 et 26 septembre 2023. Ecole supérieure en éducation de l’enfance, Lausanne.
https ://www.esede.ch/
[2]-https ://www.profamilia.ch/images/Downloads/Familienbarometer/Schweizer_Familienbarometer_f.pdf
[3]-https ://www.rts.ch/info/monde/14640715-la-taille-des-familles-diminue-drastiquement-au-niveau-mondial.html
[4]-Lavoie, Kévin ; Pagé, Geneviève (2021). « Réalités familiales contemporaines et pratiques sociales auprès des familles : des savoirs enracinés dans les expériences vécues », In Revue Service social, volume 67, N° 1, p. 2 (c’est nous qui soulignons). https ://www.erudit.org/fr/revues/ss/2021-v67-n1-ss06847/1087187ar/
[5]-Fraser, Nancy (2011), Qu’est-ce que la justice sociale ? La Découverte, Paris.
[6]-Lavoie, Kévin ; Pagé, Geneviève (2021), op.cit., pp. 3-4.
[7]-De Singly, François (2023), Sociologie de la famille contemporaine, Armand Colin, Paris. pp. 8-9.
[8]-Lavoie, Kévin ; Pagé, Geneviève (2021), op. cit., p. 3.
[9]-https ://congres2024.aislf.org/pages/00-welcome.php
[10]-Lavoie, Kévin ; Pagé, Geneviève (2021), op. cit. p. 8.
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