Préambule
Il existe un lien très étroit entre les outils que nous créons, l’usage que nous en faisons et ce à quoi nous aspirons ou croyons : un outil peut avoir des utilisations multiples selon ce qui anime celle ou celui qui le mobilise.
Le très court texte ci-après emploie la forme de la dystopie afin d’imaginer ce que pourrait devenir l’éducation de l’enfance, si les outils d’appellation IA étaient utilisés principalement pour le développement de l’idéologie néolibérale dominante[1].
Cette sombre anticipation est bien sûr une fiction, qui se saisit d’une caractéristique réelle de notre société à notre époque, pour essayer d’imaginer où conduirait cette caractéristique si elle prenait de l’ampleur et devenait totalitaire : c’est la définition même de la dystopie.
La présence simultanée de fonctionnalités technologiques sans précédent et d’une idéologie surplombante sans véritable fondement éthique, puisqu’étant essentiellement à son propre service, laisse entrevoir une déshumanisation généralisée qui toucherait également l’éducation de l’enfance.
Dernier signal avant mutation
Les Centres d’accomplissement automatisés
En 2065, Lausanne n’est plus la petite ville tranquille de la fin du XXe siècle : les avancées technologiques et la surpopulation ont transformé la cité historique en métropole économique où l’efficacité et la productivité règnent en maîtres. Dans cette implacable dynamique, l’accueil professionnel de la petite enfance a été profondément réformé afin de répondre aux nouvelles exigences de la société. Les crèches traditionnelles ont été remplacées par des Centres d’accomplissement automatisés (CAA), où les enfants sont pris en charge par des intelligences artificielles sophistiquées. Sous l’œil vigilant de caméras omniprésentes, chaque aspect de la vie des enfants est monitoré, dès le moment où ils franchissent le seuil le matin, jusqu’à leur retour à la maison le soir.
Il est 7 h du matin et les enfants arrivent par vagues dans l’un des centres, édifices de verre et d’acier aux lignes épurées, tous identiques, érigés dans les périphéries de Lausanne. Les parents déposent leur progéniture à la station d’accueil, où des drones de surveillance vérifient les identités avant de laisser les enfants embarquer dans des navettes qui les mèneront au centre proprement dit. Aucune interaction humaine n’est nécessaire : tout est géré par des algorithmes.
A l’intérieur du CAA, les enfants sont divisés en groupes selon leur âge et leur potentiel intellectuel, évalué dès l’âge de 6 mois, réactualisé tous les trois mois à l’aide de capteurs biométriques. Les plus doués reçoivent d’emblée une éducation intensive orientée vers les sciences et les technologies, tandis que les autres sont dirigés vers des activités de développement physique et mental spécifiques selon leur orientation professionnelle future, qui fait l’objet d’une adaptation prévisionnelle régulière, en fonction des besoins fluctuants de la cité.
Hector
Hector, un enfant de 3 ans à l’intelligence précoce, se trouve dans le groupe des « Eveillés ». Dès son arrivée dans le Centre, il est accueilli par une IA dotée d’une voix douce dépourvue d’émotion. « Bonjour Hector, prêt pour une nouvelle journée d’apprentissage ? » demande-t-elle, tandis qu’une série de bras robotiques l’aident à enfiler son uniforme stérile. La matinée d’Hector est rythmée par une succession de sessions éducatives : rapidité au puzzle, contrôle des émotions, initiation et interruption d’interactions, etc.
A midi, les enfants sont nourris par des robots humanoïdes qui distribuent des repas parfaitement équilibrés, conçus pour optimiser le développement physique et intellectuel. Il n’y a pas de place pour les préférences alimentaires. Aucune interaction imprévue n’est envisageable.
Des pilules personnalisées sont données aux enfants au moment de la sieste, en fonction des caractéristiques individuelles. Elles permettent un endormissement immédiat, un sommeil aussi bref que possible, et un rapport temps de sommeil-récupération maximale. Hector prend des pilules 11-8 : 11 indique les minutes de sommeil, et 8 le niveau de récupération sur un maximum de 10.
Les temps de jeu libre, autrefois synonymes de fantaisie et d’interactions sociales, sont désormais programmés pour optimaliser l’efficacité cognitive. Les enfants jouent avec des robots interactifs analysant chaque mouvement, chaque réaction verbale et non verbale des enfants, avec l’objectif d’affiner leurs capacités. Tout comportement n’ayant pas d’utilité répertoriée dans le projet individualisé de l’enfant est plus ou moins sévèrement corrigé par les EDÜK, minuscules robots noirs qui viennent légèrement pincer différentes parties du corps de l’enfant selon le degré de correction attendu. Les conduites enfantines qui semblent engager des perspectives artistiques sont les plus sévèrement corrigées.
Au cours de l’après-midi, Hector participe à une simulation virtuelle où il apprend les bases de la programmation quantique. A 3 ans, il est déjà familier de concepts schématiques que, jadis, seuls des étudiant·es universitaires abordaient. Ses progrès sont enregistrés en temps réel et communiqués à la Centrale de gestion de l’avenir. Hector est sélectionné pour les finales cantonales de Gagnant du futur.
L’équipe
Les éducatrices de l’enfance ont été remplacées par des techniciennes d’accomplissement performant (TAP), qui gèrent les machines depuis une salle dans les sous-sols des centres. Elles ont une formation de base qui leur permet d’acquérir les connaissances techniques utiles à l’entretien des robots et à la gestion des applications utilisées. Elles sont capables d’intervenir à tout moment dans les lieux éducatifs si une machine rencontre un problème technique.
En cas de compétences avérées, elles peuvent compléter leur formation avec une MCO (Maîtrise en coordination d’outils), ce qui correspondrait plus ou moins à ce qu’autrefois l’on appelait la gestion d’équipe.
La fonction de direction n’existe plus à proprement parler : la gestion des CAA est sous le contrôle d’une IA qui centralise et analyse en temps réel toutes les données générées. Les directrices de l’époque étant les personnes qui ont résisté le plus longtemps aux évolutions du Système d’accomplissement (SA), il a paru judicieux d’installer une prévisibilité de comportements aussi grande que possible dans le management du système. Les conduites humaines réduisant les performances économiques ayant été quasi gommées, Lausanne est depuis quelques années dans le peloton de tête des métropoles les plus performantes au niveau mondial en ce qui concerne la formation de la relève.
Cassandra
Les Entretiens de concordance parentale (ECP) ont lieu le soir, au domicile des parents, qui échangent par vidéo avec une IA leur faisant passer un questionnaire sur leurs pratiques éducatives concrètes, puis leur donnant les indications nécessaires pour renforcer la continuité entre les manières de procéder dans la famille et au CAA.
Les parents dont l’enfant obtient de bons résultats aux finales cantonales de Gagnant du futur sont récompensés financièrement et favorisés dans leurs carrières professionnelles.
Mais des actes de résistance souterraine ont commencé à émerger, des parents s’étant mis à créer des alternatives clandestines. C’est ainsi qu’est apparu un réseau secret de crèches où les enfants peuvent jouer librement, le soir, sans la stimulation et la surveillance incessantes des IA. Ces initiatives illégales sont punies par le gouvernement, qui considère toute déviation de la norme comme une menace pour l’ordre social. Il les désigne avec le terme de Crèches noires.
Une grande partie de la littérature pédago-éducative ayant été passée au pilon, il est devenu compliqué et dangereux de se renseigner sur la façon dont on concevait l’éducation de l’enfance autrefois. Mais Cassandra, une jeune maman, a retrouvé dans la cave de sa grand-mère un numéro de la Revue [petite] enfance consacré au care, qu’elle a amené à sa Crèche noire. Les parents découvrent que les rires et les pleurs, l’attention à autrui, la bienveillance et la sollicitude, le doute et les questionnements, les émotions, l’humilité et les hésitations, étaient jadis considérés comme essentiels au développement des enfants et aux relations humaines.
Cassandra a entrepris la diffusion dans l’espace public de tracts écrits collectivement par les parents. Ces papillons résument en quelques lignes des idées pédago-éducatives d’autrefois, dans l’espoir de créer un début de réflexion collective. Le pseudonyme qu’elle utilise est La Rémige : un nom de plume, d’illusion qui s’envole.
Herman Belleville
[1] « Le néolibéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales qui ont inspiré les politiques économiques des pays occidentaux. Ces politiques, devenues dominantes, ont pour objet de créer un environnement propice à l’afflux des mouvements de capitaux – source d’épargne disponible pour l’investissement –, par la dérégulation des marchés, la réduction du rôle de l’Etat, des dépenses publiques et de la fiscalité (en particulier au bénéfice des entreprises), un contrôle strict de l’évolution de la masse monétaire pour prévenir les effets inflationnistes, la privatisation des entreprises publiques et l’abaissement du coût du travail. » Le Monde diplomatique. https ://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/neoliberalisme
![Revue [petite] enfance](https://revuepetiteenfance.ch/wp-content/uploads/2022/12/revue_petite_enfance-302x103.png)