«Il y a une axolotl en personnage quia un habit de football»: Clara, 8 ans, présente ses livres préférés

« Il y a une axolotl en personnage qui a un habit de football » :

Clara, 8 ans, présente ses livres ­préférés

 

Par Quentin Nussbaumer, chef de projets au CVAJ[1] et au CREDE[2], et Lorena Prizzi, bibliothécaire au CREDE

Si nous souhaitons, comme nous l’affirmons dans le présent numéro, redonner une place aux plus jeunes dans l’espace social, cela implique que nous devons favoriser la participation culturelle de ces derniers.

On pense trop souvent la transmission culturelle de manière top-down, les adultes bienveillants (éducatrices et éducateurs, autrices et auteurs, maisons d’édition ou médias divers, État, parents, écoles…) préformant un horizon culturel à destination des enfants. Dans le cadre de la rubrique Dire & Lire d’où nous écrivons, nous ne faisons pas beaucoup mieux : c’est en règle générale des professionnel·les de l’enfance qui présentent des livres à d’autres professionnel·les, les enfants arrivant en bout de chaîne comme les « bénéficiaires » de ce travail de transmission.

On ne constitue pratiquement jamais les enfants comme interlocuteurs premiers dans ce processus. On écoute trop rarement ce qu’ils ont à dire sur leurs goûts, leurs découvertes, leur manière particulière d’empoigner la culture dans laquelle ils évoluent et qu’ils contribuent aussi à façonner.

Mais les enfants écoutent, eux. Et ils s’écoutent entre eux. Ils se passent le mot, sont hyper attentifs à ce qui retient l’attention de leurs pairs, à ce qui « marche » (et à ce qui ne marche pas) pour les autres. Cet aspect-là de la socialisation et de la transmission culturelle, à savoir celui qui a lieu dans l’entre-soi de l’enfance, nous devrions peut-être en prendre un peu de la graine.

Clara[3] est une Lausannoise de 8 ans. Elle va à l’APEMS (établissement parascolaire) et entretient un rapport étroit aux livres, sans surprise, puisque ses parents sont tous deux détenteurs de diplômes universitaires. Ces derniers étant de proches connaissances de l’une[4] d’entre nous, nous avons pu bénéficier, via une relation déjà ancienne avec Clara, de la confiance de cette dernière : elle a été d’accord de se prêter à l’exercice de l’interview. Nous nous sommes donc rendues chez elle et, installées dans sa chambre, lui avons proposé de sélectionner et de présenter ses 5 livres ou séries de livres préférés, à l’intention du lectorat de la Revue [petite] enfance. Ainsi, une enfant s’adresse virtuellement à plusieurs centaines d’adultes.

Le CREDE a par ailleurs fait l’acquisition de ces 5 références, que vous retrouvez dans la bibliographie en fin d’article, afin de soutenir le travail de transmission déployé par Clara.

Mentionnons enfin qu’il y a un évident biais de classe dans le choix de notre informatrice : Clara provient des classes supérieures, et en l’écoutant, nous n’écoutons pas des enfants issus des classes populaires (migrantes ou non). Nous expliquons ce choix par une donnée d’ordre sociologique ainsi que pratique : nous ne côtoyons que très peu d’enfants des classes populaires, parce que nous n’en sommes pas issues nous-mêmes ; cela a rendu plus « naturelle » la prise de contact avec une enfant comme Clara. Et nous justifions ce choix par l’axe que nous avons voulu donner à notre article : l’analyse sociologique aurait été intéressante[5], mais nous préférons laisser la parole au maximum à un enfant et intervenir aussi peu que possible « par-dessus » cette parole.

Entretien avec Clara

1. Mystères et Sortilèges

Ça parle de quoi ?

Clara : Ça parle d’une école de monstres, un peu comme Monster High[6], et ya[7] une petite fillle qui s’appelle Abi, et qui a un copain, je me rappelle plus comment il s’appelle, et ils vivent des aventures pis c’est trop chouette parce que c’est pas très long, tu peux les lire en une journée les tomes, et en fait ben c’est un format assez moyen et en fait ben moi, une fois j’ai tout lu toute seule[8] un des tomes, mais vraiment en lisant le texte, à Irina[9]. Et puis ya une histoire de Mystères et Sortilèges, je crois que c’est le premier tome, où ya Abi qui doit parler d’un animal pis elle parle d’un dragon pis c’est une vraie catastrophe l’exposé d’Abi. Pis l’exposé de son copain, il parle du lion et c’est beaucoup mieux, en fait. Et après, en rangeant ses affaires ben y a une potion qui fait exploser l’école et après elle dit « ça, ça mérite peut-être un trophée » et après c’est la fin. (Rire)[10]

Est-ce que c’est plutôt rigolo ? Plutôt triste ?…

C’est surtout drôle, en fait. Moi, j’aime trop trop trop cette série. J’adore, c’est un de mes livres préférés.

Qu’est-ce que tu aimes en particulier dans ce livre ?

J’aime bien les costumes et puis aussi l’apparence des personnages. Il y a une axolotl en personnage qui a un habit de football et puis elle est trop marrante. Et puis j’aime bien la fin du premier tome – je crois que c’est le premier tome – parce que c’est drôle. Mais ça c’est à l’école que j’ai découvert Mystères et Sortilèges.

2. Petit Poilu

Ça parle de quoi ?

C’est des aventures d’un sorte de petit bonhomme qui est noir avec un nez comme un clown, un gros nez rouge pis il est assez souvent content pis il a un peu des poils, c’est comme un sorte de mini monstre. Il y a plein de tomes de Petit Poilu et puis moi j’adore cette série, ça fait assez longtemps que je la connais, c’est grâce à Tom et Valeria[11] que je la connais. Ya souvent un thème comme par exemple, à un tome ya le thème de l’océan, à un tome ya le thème de l’espace et des extraterrestres. J’aime bien.

Est-ce que c’est plutôt rigolo ? Plutôt triste ?…

Dans un des tomes (elle se lève et va prendre un volume dans sa bibliothèque), c’est dans ce tome, ya un moment qui est triste. Ça s’appelle Amour glacé. Ya un moment qui est triste (elle tourne les pages du volume et pointe du doigt un dessin). C’est là : y pleure.

Il y a aussi un des livres où il a peur, enfin ces livres montrent différentes émotions, souvent. Comme y en a un qui montre la peur, un autre qui montre la tristesse, un autre qui montre… euh… le partage, et puis ben y en a beaucoup.

Qu’est-ce que tu aimes en particulier dans Petit Poilu ?

Les illustrations je les trouve jolies, pis les parents je trouve qu’ils sont bien faits, et aussi dans un des tomes il mange des bananes, pis il lance sa banane dans sa bouche, et à un moment donné il jongle avec des céréales. (Rire)

3. Pan’Pan Panda

Ça parle de quoi ?

Ça parle d’un gros panda avec un foulard, toujours, qui vit avec une petite fille qui s’appelle Praline, j’ai découvert ya pas longtemps et puis j’aime trop trop ça. Et souvent à l’école avec Eloïse – c’est une de mes copines – on joue des fois à ça, c’est souvent moi Praline et c’est elle Pan’Pan Panda. La meilleure amie de Praline, c’est Rose, et après un peu plus tard dans je crois le troisième tome, ya une autre amie… Rose et l’autre amie – je me souviens plus comment elle s’appelle – elles sont amies avec Praline, mais Rose et celle qui apparaît dans le tome 3 elles sont pas du tout amies, elles se détestent, et Praline elle est un peu là « Réconciliez-vous » et Pan’Pan Panda aussi. Dans un tome ya Praline qui fait un géant Pan’Pan Panda en chocolat avec Rose pour son anniversaire. (Rire)

Est-ce que c’est plutôt rigolo ? Plutôt triste ?…

C’est un peu des gags, ça dure peut-être… pas très longtemps. Ya un gag où Pan’Pan Panda est déguisé en Père Noël. (Rire)

Qu’est-ce que tu aimes en particulier dans Pan’Pan Panda ?

J’adore les dessins, moi j’adore souvent les mangas, c’est un peu pour ça que j’aime bien, et aussi la nourriture qu’ils montrent dans les livres ça me fait trop envie, et étrangement, Praline je la trouve assez mignonne, comment son visage il est fait. Et aussi Praline elle est fan d’une histoire avec un sorte d’ours avec des lunettes, c’est une de ses histoires préférées à Praline. Et puis à la fin ya des petits questionnaires et des jeux, comme un jeu des différences, le jeu des 7 erreurs…

4. Les sciences naturelles de Tatsu Nagata

Ça parle de quoi ?

Ce sont des sortes de documentaires qui parlent d’animaux. Comme là moi j’ai genre le cochon, la vache, le rat, le flamant rose, le loup, le phasme, mais le phasme par contre il est hors-série, le cochon, l’araignée… et puis voilà. Et puis ben j’aime bien les Tatsu Nagata, mais mon premier c’était le flamant rose et après ben mon papa, pour je crois Noël ou pour mon anniversaire, ben il m’a offert beaucoup d’autres tomes de Tatsu Nagata. Dans le phasme, qui est hors série (elle va le chercher dans sa bibliothèque), ya un jeu des différences, enfin d’habitude ya pas vraiment de jeux dans les Tatsu Nagata, mais là ben ya un jeu des différences, moi j’ai déjà trouvé la différence, c’est que là (elle me montre une page) ya une petite branche, là, pis là (elle me montre l’autre page), là yen a a pas. Donc… ya un phasme caché dans un des deux arbres pis on doit regarder la différence. On sait que si ya une petite branche de bois qui est ailleurs que sur une des autres images, ben ça veut dire que c’est le phasme… Et aussi ben ils expliquent toutes les sortes de phasmes qui existent, ya le phasme bâton, ya le phasme scorpion – d’ailleurs c’est marrant parce que moi je suis du signe scorpion – ya le phasme épineux et ya le phasme feuille, moi j’aime beaucoup le phasme feuille, et là on peut voir le phasme dans chaque saison, et aussi j’ai appris que pour échapper à ses ennemis, le phasme peut (elle déchiffre le texte) s’am… pu…ter, s’amputer volontairement, c’est (elle se concentre pour lire le terme)… l’autotomie. Puis ils montrent le développement des phasmes, phase bébé, phase ado, phase adulte et phase finale. Enfin, ça c’est chouette, j’aime bien.

Est-ce que c’est plutôt rigolo ? Plutôt triste ?…

Ben c’est plutôt drôle. Pis on apprend des choses.

Qu’est-ce que tu aimes en particulier dans Tatsu Nagata ?

Ben j’aime bien parce que des fois il fait des p’tits trucs drôles. J’aime bien les dessins pis il fait parfois des petits gags. Ça fait des fois peur parce que dans l’araignée, il montre les types d’araignées et ça, ça fait super peur, regarde celle-là (air et intonation horrifiés), et celle-là elle est grosse et velue et poilue, elle fait super peur. Et aussi j’aime bien cette couleur aussi (elle me montre la couverture d’un des tomes, chaque tome présentant, outre l’animal dont il est question, un aplat d’une couleur particulière), cette couleur je trouve très beau. Pis je trouve que c’est intéressant. Moi j’aime bien les documentaires, comme aujourd’hui à la bibliothèque j’ai pris un documentaire sur les pandas. Et j’ai pris aussi un Cherche et Trouve et un livre de cuisine.

5. Mortelle Adèle

Ça parle de quoi ?

En fait ben c’est l’histoire d’une fille qui fait tout le temps des bêtises, comme une fois elle bouffe en secret toutes les boîtes de cookies qui sont dans leurs armoires en réserve, et une fois elle veut pas que son ami vienne, mais ses parents l’invitent – parce que elle a un ami qu’elle déteste – et en fait elle dit : Tu veux qu’on joue à cache-cache ? Pis son ami dit oui et après il va se cacher dans une armoire avec des toiles d’araignées, et après Mortelle Adèle, au lieu de le chercher, elle va lire une BD tranquillou, et après elle l’a oublié carrément pis ya la maman qui crie à Adèle : Adèle, où es ton ami ? Vous devez prendre le goûter ensemble, et après ben en fait elle le cherche partout pis elle le trouve dans l’armoire pis il dit : J’ai plein de toiles d’araignées (rire). Mais en fait le petit garçon ben il est pas du genre : Oh je vais tout dire. Il se laisse faire en fait, il se laisse faire.

Est-ce que c’est plutôt rigolo ? Plutôt triste ?…

Ben c’est hyper drôle, c’est un des livres les plus drôles que j’aie jamais lus, c’est hyper hilarant.

Qu’est-ce que tu aimes en particulier dans Mortelle Adèle ?

Ben je trouve que c’est intéressant. Et une fois ben elle brûle le journal de son père donc c’est drôle. J’aime bien les dessins aussi, je trouve que c’est chouette Mortelle Adèle. Et aussi, ma maman vient de m’acheter un nouveau tome qui s’appelle Mortelle Adèle sur les traces du Croquepote, c’est un grand tome.

(A l’issue de l’entretien, Clara nous demande, en chuchotant comme pour confier un secret, si nous pouvons lui demander : « Quelle est ta maison d’édition préférée ? », question qui clora l’interview).

Quelle est ta maison d’édition préférée ?

La maison d’édition D’eux[12]. Magalie[13] elle adore cette maison d’édition. En fait vers le derrière des livres ya un petit carré jaune pis à l’intérieur ya un 2 et moi j’adore cette maison d’édition. Et j’aime aussi beaucoup L’Ecole des Loisirs, comme maison d’édition, c’est là qu’a été fait Hulul[14].

Epilogue : Les mangas et les bandes dessinées, des lectures ­enrichissantes

Souvent sous-estimés et parfois considérés comme une « sous-lecture », le manga et la bande dessinée, qui constituent la majeure partie des œuvres présentées par Clara (Tatsu Nagata est le seul titre qui appartienne plutôt à la catégorie des albums) sont pourtant des ressources riches pour initier les enfants à la lecture. Certains titres de manga et de BD sont parfaitement adaptés aux plus jeunes et peuvent non seulement offrir un plaisir immédiat de lecture, mais aussi servir de passerelle vers des œuvres plus longues ou plus complexes.

Il en existe sur de nombreux sujets : de l’humour, de l’aventure, ou même sur des thématiques précises. Il y en a donc pour tous les goûts et chaque enfant y trouvera quelque chose qui lui plaît, comme on a pu s’en rendre compte dans l’entretien ci-dessus, qui fourmille de détails et témoigne du temps et de l’investissement important, cognitif comme émotionnel, de Clara au sein de ces divers univers.

Ces supports sont un excellent moyen pour les enfants de commencer à lire de manière amusante et engageante. Leur combinaison unique de texte et d’illustrations aide les jeunes lectrices et lecteurs à mieux comprendre les histoires et à suivre facilement les personnages. La sélection de Clara s’inscrit probablement pour une bonne partie dans cette logique d’« accessibilité », dans la mesure où Clara commence à être à l’aise avec des textes simples, mais nous a dit ne pas se sentir encore prête à lire des romans tels que Harry Potter, qui connaît un important pic de popularité auprès des enfants de notre société en ce moment.

En intégrant manga et BD dans les moments de lecture individuelle et partagée dans les structures d’accueil du pré et du parascolaire, les professionnel·les peuvent encourager les enfants à découvrir le plaisir de lire.

Actuellement, nous proposons une sélection de bandes dessinées dans notre espace enfant et invitons les professionnel·les à venir découvrir cette collection. Dans l’idée d’élargir notre offre, nous projetons également de créer une section mangas… parmi lesquels Pan’Pan Panda, bien sûr !

Quentin Nussbaumer et Lorena Prizzi

Retrouvez la sélection de Clara à la médiathèque du CREDE

Fraipont, C. & Bailly, P. (2013). Petit Poilu : la tribu des Bonapéti. Dupuis.

Godeau, N. & Plane, Z. (2022). Mystères et Sortilèges : c’est la rentrée, Abi ! Hatier Jeunesse.

Horokura, S. (2014). Pan’Pan Panda : une vie en douceur. Nobi Nobi.

Mr Tan & Le Feyer, D. (2018). Mortelle Adèle : karmastrophique. Tourbillon.

Nagata, T. (2012). Les sciences naturelles de Tatsu Nagata : le phasme, son élevage. Seuil Jeunesse.

[1] Centre Vaudois d’Aide à la Jeunesse.

[2] Centre de ressources en éducation de l’enfance (www.crede-vd.ch).

[3] Tous les prénoms sont fictifs.

[4] Dans le but de simplifier la lecture et prenant acte du fait que l’écrasante majorité des personnes travaillant dans l’enfance sont des femmes, nous employons délibérément le féminin universel.

[5] Pour une analyse sociologique des inégalités en crèche, voir : Nussbaumer, Q. (2023). Pouvoir et pouvoir dire : comment l’inégale maîtrise des outils symboliques légitimes creuse les inégalités en crèche. Revue [petite] enfance, 141, 48-59.

[6] Franchise de poupées lancée par Mattel en 2010, déclinée en de nombreux produits parmi lesquels des dessins animés et des livres.

[7] Nous avons adapté les énoncés de Clara quand cela s’avérait nécessaire pour des raisons de clarté du propos, néanmoins nous avons tenu à demeurer aussi près que possible de sa manière d’exprimer les choses, d’où le caractère résolument oral de la présente retranscription.

[8] Les italiques indiquent un passage que Clara souligne par une intonation de voix plus expressive.

[9] Une de ses amies et camarade de classe.

[10] Les parenthèses contiennent une indication sur la situation d’entretien, et non les paroles de Clara.

[11] Cousins de Clara.

[12] www.editionsdeux.com

[13] Son enseignante.

[14] De Arnold Lobel.

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