Quand les enfants et les professionnel·les d’un lieu d’accueil parascolaire parlent pour s’entendre!

Par Jacqueline Bonvin de Werra, conseillère pédagogique au CREDE[1]

« C’était un peu la prison parce qu’on était obligés de rester dans les mêmes groupes et du coup c’était un peu plus dur. »

Lyna

« Je crois qu’on a beaucoup de chance parce qu’on a plus de liberté. Il y a quand même quelques règles, mais voilà. »

Charlie

Tout a commencé bien avant ma rencontre avec les enfants de l’UAPE[2] de Crans (Vaud), à partir d’un sentiment d’indignation à la lecture d’une affiche exposée dans la salle à manger d’une structure d’accueil parascolaire : « Mais qu’est-ce qui fait qu’on a si peur des enfants et qu’on leur en veut à ce point ? », me suis-je dit.

Sur le tableau en question, la photo d’une assiette sur laquelle sont inscrites les 10 règles à respecter à table. Au menu : j’utilise mon couteau et ma fourchette (pas de bol pour la cuillère), je ne pose pas mes coudes sur la table (utile quand ces dernières étaient petites et qu’il fallait partager l’espace, un code obsolète actuellement), je suis bien assis·e et droit·e sur ma chaise (l’option debout ou sur les genoux du voisin ou de la voisine n’étant pas à l’ordre du jour), en tout temps je parle doucement (trop facile, il suffit d’imiter les adultes), mes mains sont sur la table (jeux de mains, jeux de vilains), sous la table, mes jambes restent tranquilles (on ne sait jamais ce qui pourrait arriver quand ça se passe en dessous), je ne parle pas la bouche pleine (les plats sont affichés sur la porte, inutile d’en exposer le contenu jusqu’aux amygdales) et autres injonctions qui, rappelons-le à l’heure de l’éducation soi-disant positive et bienveillante, sont toutes formulées sans interdiction. La salle à manger est pavée de bonnes intentions et les enfants n’ont visiblement pas leur mot à dire.

A cette même époque, nous recevons au CREDE des demandes de documentation de la part des professionnel·les de l’enfance en difficulté quant à la question de leur autorité. Les moments de repas en sont la pointe de l’iceberg. Les temps d’activités ne sont pas en reste. Certains écrits tournent autour du pot et se consacrent au « bien manger » : portions de fruits, de légumes, pas trop de sucre, etc. D’autres tentent d’expliquer ce qui fait qu’enfants et adultes ne sont pas bien dans leur assiette.

Une conseillère pédagogique de PEP[3] m’informe alors que l’équipe de l’UAPE Le trait d’union à Crans, avec laquelle elle travaille, a complètement revisité et réorganisé le moment du repas ainsi que sa pratique lors des activités des enfants.

La thématique est intéressante à plus d’un titre. Trop d’activisme, trop de stimulations, des activités qui se succèdent, toutes proposées par l’adulte, privent les enfants des registres réflexifs et créatifs (être réceptif, attentif, imaginatif, contemplatif). Aucune activité, c’est l’ennui assuré. Voici l’occasion de documenter une nouvelle pratique.

Dans cette UAPE, ce ne sont plus les professionnel·les qui proposent et les enfants qui disposent. La tendance est renversée et les enfants accueilli·es ne boudent pas leur plaisir. L’adulte n’occupe plus le devant de la scène : la priorité est accordée à l’expression des enfants et au déroulement de leur activité telle qu’ils et elles sont capables de la conduire eux et elles-mêmes.

Leur temps de loisir est considéré comme un temps leur appartenant. Ils et elles ont voix au chapitre et prennent des initiatives. Avec le soutien des professionnel·les, ils et elles développent des projets avec ou pour les autres. L’agir créatif prend le pas sur l’agir exécutant ou consommateur. Il y flotte un esprit de liberté ! Les enfants ont été entendu·es et observé·es. Qu’ont-ils et elles à dire maintenant de ce qui se passe pour eux et elles dans cet espace-temps situé entre les enjeux affectifs de la vie familiale et la pression de l’école, dans ce lieu de vie collective, où leur socialisation a une place de premier plan ?

Le projet de réaliser une vidéo de 20 minutes leur donnant la parole en lien avec celle de leurs éducateurs et éducatrices se coconstruit alors avec la responsable et les collaborateurs et collaboratrices de l’UAPE et va durer de mars à octobre 2024. Recueillir le témoignage des enfants âgés de 8 à 10 ans et les filmer demande de prendre quelques précautions.

Avec la réalisatrice de la future vidéo, nous rencontrons tout le groupe d’enfants pour leur expliquer le sens du projet et répondre à leurs questions. Nous insistons sur le fait que ce film pourra inspirer d’autres lieux d’accueil parascolaire. Leurs paroles sont importantes, elles auront, nous l’espérons, un effet sur des personnes qui travaillent dans d’autres structures, car il existe des lieux où on ne demande pas l’avis des enfants sur ce qui les concerne pourtant directement. Même si chacun et chacune parlera en son nom, c’est l’UAPE et le collectif qui sera mis en avant.

Nous nous immergeons ensuite dans leur quotidien en échangeant librement avec celles et ceux qui le souhaitent. Avec les enfants, nous discutons du droit à l’image, de comment ils ou elles ne veulent pas se voir à l’écran (en train de pleurer, de se disputer, etc.). Celles et ceux qui sont d’accord d’être interviewé·es, seul·es ou à plusieurs, s’inscrivent avec la possibilité de se désister à tout moment, de changer de jour, ou de duo et trio.

Nous sommes surprises de leur enthousiasme à jouer le jeu. Ils et elles sont vingt-quatre à vouloir prendre la parole, mais, en raison des diverses absences lors des journées de tournage prévues, ce sont dix-neuf enfants qui sont interviewé·es et qui passeront à l’écran. Ils et elles prennent ce défi au sérieux, car ils et elles ont des choses à raconter et à transmettre. Dire et se raconter, c’est non seulement donner son avis ou exprimer son opinion, c’est aussi s’exposer (comment vais-je m’exprimer ?). Dans ce contexte, les enjeux sont de l’ordre de la visibilisation et de la transmission de leur vécu sans risque de déformation de leur propos. Nous leur expliquons que, pour les besoins du film qui ne doit pas dépasser le format des 20 minutes, nous enlèverons un grand nombre de leurs phrases au montage sans pour autant leur couper la parole pendant les interviews, histoire de prévenir leur frustration lorsqu’ils et elles visionneront la vidéo. Nous leur posons des questions ouvertes et suivons le fil de leurs réponses dans un jeu d’aller-retour. Le dispositif est au plus proche de ce qui leur est familier afin de recueillir leurs dires dans un mouvement aussi spontané que possible.

L’ambiance est paisible, leur parole est libre. La confiance qui leur est accordée par l’équipe y est pour quelque chose. C’est Lyna, 10 ans, qui le révèle avec ses mots : « Souvent on se sent un peu comme à notre maison parce qu’on est accueilli·es. » Chrislann surenchérit : « Si on a un souci à l’école et qu’on arrive à l’UAPE on peut très bien en parler à l’adulte. » L’ambiance relève à la fois d’un facteur physique et d’un facteur psychique. « J’aime bien ici parce que c’est un endroit calme » (Nayla). Pour que les enfants se sentent accueilli·es, il est nécessaire de leur assurer une atmosphère agréable, un espace chaleureux et des conditions pour pouvoir être actif à certains moments et avoir une attitude (en apparence tout du moins) plus repliée, plus passive à d’autres.

Quand je la questionne sur le thème de la liberté, Chloé la définit en ces termes : « Quand un adulte ne dit pas qu’est-ce qu’on doit faire c’est un peu être libre, c’est qu’on peut être comme on veut. » Une possibilité d’entendre qu’éduquer, ce n’est pas imposer par la violence ou le conditionnement des savoirs des règles, où l’enfant cède finalement pour nous faire plaisir ou parce qu’il ou elle ne peut pas faire autrement, dans une soumission de façade. Lyna : « En 4e, c’était un peu la prison parce qu’on était obligé·es de rester dans les mêmes groupes et du coup c’était un peu plus dur. » Quand les enfants sont contraints, ils et elles sont aussi moins capables d’écouter, d’entendre même ; ils et elles se sentent captif·ves. Et Charlie de compléter : « Je crois qu’on a beaucoup de chance parce qu’on a plus de liberté. Il y a quand même quelques règles, mais voilà.

Les éducateurs·trices et la responsable sont étonné·es par la capacité des enfants à exprimer leur vécu lors des interviews. La remise en mouvement de leurs pratiques via un important travail réflexif a eu un impact sur la vie collective et les enfants l’ont formulé avec leurs propres mots. « Ça a changé parce que les groupes fixes, on n’en a plus : on est libres » (Camille D). « Avant on était moins ensemble, maintenant on est plus ensemble » (Chloé).

Alessia : « Je préfère faire des choix parce que déjà tu as plus de liberté. » Les enfants ont besoin de cette liberté qui n’est pas composée d’un « laisser-faire », mais leur permet de décider eux-mêmes à l’intérieur d’un cadre posé par les professionnel·les. Les encourager à devenir des auteurs et autrices de leurs activités relève de la participation. La prise d’initiatives n’est possible que si les enfants choisissent eux-mêmes ce qu’ils font et avec qui, s’ils et elles prennent eux-mêmes la responsabilité de l’activité. « Après, tu t’ennuies vu que tu n’as pas envie d’y aller et tu fais rien donc. T’essaies juste de t’amuser, mais des fois c’est pas cool… » nous explique Camille D. en faisant référence à l’ancienne organisation. Quand l’activité n’a pas de sens à ses yeux, et ce malgré l’accompagnement de l’adulte, l’enfant se détourne, se soumet, engage un bras de fer ou sabote – si possible avec des allié·es – ce qui est imposé.

Un des rôles de l’adulte est d’aider les enfants à donner eux-mêmes sens à leur activité propre.

Les enfants disent aussi que là où ils et elles décident d’aller, il y a toujours un adulte. Les professionnel·les avaient laissé un temps un groupe à lui-même. Ce sont les enfants qui les ont rappelé·es. C’était trop difficile d’être ensemble sans la présence d’une éducatrice ou d’un éducateur. Cela signifie qu’ils et elles ne veulent pas tout faire de manière anarchique. Il est trop complexe pour eux de se réguler en groupe. Le développement d’échanges constructifs entre enfants ne va pas de soi : des blocages peuvent survenir, des rapports de force peuvent s’instaurer. Ils et elles reconnaissent qu’il appartient alors aux adultes d’intervenir dans la dynamique pour réguler les échanges. « Quand il y a des disputes, on essaie de les régler, mais si on n’arrive pas, l’adulte dit : “non, arrêtez !” et on laisse faire l’adulte » (Camille S.). Comme le rappelle Daniel Coum (2019), faire de l’enfant un partenaire de sa propre éducation est une violence invisible, car il faut au contraire reconnaître son immaturité et sa dépendance. La visée de l’éducation est de lui permettre de devenir plus autonome dans son environnement ou d’apprendre à gérer ses dépendances.

Cela nécessite une structure d’ensemble rigoureusement pensée, caractérisée pourtant par la souplesse et l’ouverture. Comme le dit Philippe Meirieu (2009), construire du collectif revient à élaborer une architecture grâce à laquelle les êtres ne tombent pas les uns sur les autres en des alternances d’amour et de haine, de réconciliations faciles sur le dos de boucs émissaires pour s’assurer du pouvoir sur les autrui. Ce n’est ni laisser le groupe en horde sauvage ni revenir à l’autorité de qui dirige tout ! Comme l’explicite Camille D. : « Maintenant, on s’entend tous bien, des fois il y a des disputes, mais ça va, ça se règle direct. »

Quand les enfants entreprennent et conduisent des activités, ils et elles posent des actes par lesquels ils et elles font de la place aux autres au sein de leur existence. « Là, tout à l’heure on a fait de la gym, on s’est mis dans un groupe avec des filles et on doit faire à deux ou à trois un spectacle, après il y a un juge qui nous note sur 10 » (Chrislann). La séquence de l’activité « cookies » gérée par les enfants eux-mêmes donne à voir une sorte de chorégraphie de mains et de commentaires. Dans cette élaboration collective, les enfants font l’expérience, tout à la fois, de la solidarité et de l’autorité : solidarité nécessaire pour que ce qui s’est construit ensemble se réalise au mieux… Autorité pour que chacune et chacun, dans son rôle et en tant qu’il ou elle est responsable d’une tâche précise, puisse contribuer à ce que le projet de tous et de toutes soit mené à bien.

Rappelons-nous que toute autorité a besoin, pour être crédible et recevable, de s’enraciner dans un premier mouvement d’accueil et d’écoute sans lequel il ne peut être question que d’autoritarisme. Mais il est vrai aussi que, sans limites ni régulation, toute contenance d’un groupe est vouée à l’échec. Le laxisme est stérile. Cela vaut au niveau de chaque relation de l’enfant avec ses parents ou avec les professionnel·les de sa communauté éducative, mais aussi au niveau des liens entre ces différents partenaires (famille, école, accueil parascolaire, etc.).

Chrislann : « On m’a dit que l’année dernière c’était pas libre ». Les anciens transmettent aux nouveaux ce qu’il se passait avant leur arrivée. Le cadre a changé, ils l’apprécient. Berk relève que « c’est plus cool avec les éducs ». Dans ce contexte différent, ils et elles se font des ami·es : « Ici, tu as plus de temps pour discuter » ajoute Chrislann. Les professionnel·les confirment. Leur travail a permis qu’un climat plus apaisé et des amitiés se construisent. Les propos des enfants et ceux des professionnel·les sont concordants. Chaque enfant interviewé·e, même si cela ne paraît pas à l’écran, montage oblige, met l’accent sur l’importance primordiale des amitiés développées dans le lieu parascolaire en faisant la différence avec l’école. « Mais surtout quand on peut jouer, voir des points communs qu’on a ou discuter de ce qu’on aime, c’est surtout à l’UAPE » (Lyna).

Un lieu qui veut faire société ne peut pas se réduire à son expression la plus pauvre : une somme d’individus ne pensant plus qu’à eux, obnubilés par leur propre confort et leur propre réussite. A l’UAPE Le trait d’union, on est bien loin de ce sombre tableau. Berk explique qu’ils et elles peuvent faire des projets, en individuel, à plusieurs et pour les autres : « Ça sert à s’amuser, à apprendre des choses aux autres, en sport, que les autres n’ont jamais essayé peut-être ou qu’ils veulent découvrir. »

« En premier, il faut demander à Koffi, Sandra ou Nicole » (Sébastian, faisant référence à l’équipe éducative). « Quand j’ai un projet, je demande beaucoup de questions parce que je suis pas trop sûr avec mes idées, j’aime bien apprendre » (Berk). « Pas des propositions trop compliquées » (Lyna).

Ils et elles partagent leurs idées et sont accompagné·es par les professionnel·les pour réfléchir à ce dont ils et elles ont besoin pour la réalisation du projet, ils et elles sont guidé·es dans leurs choix et leurs décisions. Ces apprentissages – habiletés relationnelles, communicationnelles, résolution de problèmes et de conflits, connaissance de soi – sont constitutifs de la vie de tous les jours et se déroulent de manière informelle.

Respecter l’enfant ne consiste pas à le mettre en position de décideur exclusif des actions de sa vie quotidienne. Il ne sait ni spontanément ni systématiquement ce qui est utile, nécessaire et bon pour lui du seul fait qu’il est un enfant et serait compétent en tout !

Qu’est-ce que les enfants qui fréquentaient le lieu parascolaire du début de l’article diraient s’ils ou elles visionnaient la vidéo réalisée dans un lieu ressemblant au leur de par sa mission, mais qui est pourtant si différent ? Passivité, soumission versus autonomie et créativité !

C’est cette action éducative indirecte portant sur le cadre organisationnel – fin des groupes fixes d’enfants et circulation libre durant tout le temps à l’UAPE – qui a permis les améliorations au niveau des relations entre les enfants, mais aussi entre les enfants et les professionnel·les. Impact direct sur le bien-être des un·es et des autres dans ce « faire ensemble » si cher à Meirieu (op. cit.). Ce travail, peu visible à l’œil nu, est très bien explicité dans les interviews par chaque membre de l’équipe éducative et par la responsable de l’UAPE. Il nécessite une constante attention à chaque enfant, c’est une tâche absorbante et complexe. 

Jacqueline Bonvin de Werra

Bibliographie 

CREDE (2024). Liberté et activités à l’UAPE de Crans VD. (vidéo). Viméo. https ://crede-vd.ch/action-socio-educatives/liberte-et-activites-a-luape-de-crans-vd-2024/

Coum, D. (2019). Education positive : fabriquer de l’obéissance ou de la subjectivité. Spirale, 91, 46-60.

Meirieu, P. (2009). Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui. Rue du monde.

[1] Centre de ressources en éducation de l’enfance : médiathèque et formation continue pour les professionnel·es de l’accueil de jour du canton de Vaud (www.crede-vd.ch).

[2] Unité d’accueil pour écoliers.

[3] Partenaire enfance et pédagogie.

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