Le texte ci-dessous est un écho à l’article de Brahim Azaoui qui paraît dans ce numéro à la rubrique Chercher & Travailler, et qui s’intitule : « Ouvrir à la diversité linguistique en microcrèche. Obstacles et enjeux pour les professionnels et les familles. » Il propose résolument un autre point de vue sur les enjeux langagiers, à travers une perspective sociopolitique de la fonction de la langue.
Parmi les bons numéros que cette Revue a commis, il en est un qui est au cœur de la langue[1]. Les humains semblent être une espèce narrative et laborieuse, ils et elles aiment faire et dire, depuis les tout premiers jours et ce jusqu’aux derniers instants. Ces articles affirmaient sereinement que les enfants cherchent et trouvent leur humanité aussi par la parole. Pour autant qu’ils entendent et sentent autour d’eux d’autres humains pleins d’humanité. Des « présences proches », dirait Deligny. Le même Deligny s’empresserait d’ajouter, sur un ton légèrement sarcastique, que Janmari, diagnostiqué invivable, incurable et inéducable, appartenait sans le moindre doute au genre humain, tout dépourvu qu’il était de langage[2]. Il faut ici se défaire de l’idée que le langage est une référence absolue. Importante peut-être, mais pas totale.
Grandir en parlant
« […] parler, ça n’est pas seulement exiger, ça n’est pas simplement constater ; parler c’est tenir un propos sur des objets, des personnages. […] L’enfant demande que l’on comprenne ce qu’il dit du monde, sans être encore capable de fournir à l’autre les moyens linguistiques nécessaires. »[3]
Et c’est bien là que ça se complique. Comment fait-on pour comprendre ce qui se dit d’une manière obscure, incomplète et allusive ? Comment fait-on pour deviner le propos dans ce qui est à peine esquissé ? Parce que cet enfant qui parle encore mal, attend d’être bien compris. Parce que son exigence est d’être non seulement entendu et compris, mais qu’il veut encore qu’on lui réponde, et ce d’une manière suffisamment intelligente pour qu’il sache qu’on ne le prend pas pour un abruti. L’enfance a souvent des exigences outrancières, les pratiques de la sourde oreille ne sont pas un recours possible si l’on prend au sérieux l’effort enfantin de parler. Les éducs peuvent s’appuyer sur un quotidien, partagé depuis longtemps déjà, pour deviner et approcher subrepticement ce qui vient d’être dit et demeure bien opaque. Au risque de se tromper, elles reformulent prudemment ce qu’elles entrevoient comme plausible et l’enfant, qui n’est jamais avare d’efforts, répète imparfaitement ce qu’il essaie de dire. Au pire, c’est une petite crise, au mieux, c’est une complicité féconde. Parler n’est pas une mince histoire, ça s’apprend à des vitesses très variables. Il n’y a que les entrepreneurs de l’encouragement précoce pour penser qu’un drill lexical puisse réduire les inégalités sociales et culturelles.
Pour mon compte, j’ai encore en mémoire quelques moments cuisants où un enfant, défait par mon incapacité à deviner ce qu’il voulait dire, renonçait à parler devant mon imbécillité patente. L’enfance est aussi faite d’adultes décevants, elle s’en accommode par la force du dire et la puissance de devenir.
« Créateur bien plus qu’imitateur, découvreur plutôt que suiveur, l’enfant construit sa langue et ne reproduit pas celle des autres. Bien sûr, il s’appuie sur le modèle d’une langue constituée mais, ce modèle, il ne le décalque pas, il le comprend dans ses finalités et ses mécanismes. »[4]
La moindre des choses serait qu’en face de cette intelligence découvreuse et créative, il y ait une intelligence éducative patiente et cultivée. C’est ainsi que ce métier, qui demande l’impossible, en vient à exiger, l’air de rien, des adultes à la hauteur de cette impossibilité. J’en connais quelques-unes et quelques-uns qui font remarquablement bien ce travail.
Entre domination et soumission
« Instrument de communication, la langue est aussi un signe extérieur de richesse et un instrument de pouvoir. »[5]
Tous les parents qui se retrouvent devant le directeur de l’école où leur enfant vient de faire une bêtise s’efforcent de parler en langage soutenu et multiplient les formules de politesse pour plaider la cause du rejeton fautif. Ce n’est pas strictement un signe d’allégeance, mais c’est au moins une stratégie payante quand on bavarde avec l’autorité, à condition d’en avoir les moyens linguistiques. Dans les écoles privées, c’est plus simple, les parents parlent moins et augmentent leur contribution. Richesse et pouvoir y marchent main dans la main.
La langue ennemie
« Assia Djebar écrit en français. Elle écrit dans la “langue adverse” […]. Elle suggère que c’est également le rapport à la France, à la culture française, à la littérature française…, qui lui a donné sa volonté d’émancipation par rapport aux traditions de son pays et son indépendance en tant que femme […]. »[6]
Assia Djebar est Algérienne, elle écrit dans la langue des colons dont elle sait toute la violence.
Annie Ernaux, elle aussi, se demande souvent ce qu’est écrire sur la domination dans la langue des dominants. Elle cite Genet qui, lui, parle franchement de la langue de l’ennemi quand il évoque la parlure du bourgeois. Les transfuges de classe sont très bien placés pour comprendre les rouages, les arcanes et la violence du pouvoir ; ils et elles savent sa force de perpétuation. Il arrive malgré tout que des livres changent la vie.
Une fabrique politique de nationalistes
Jadis, au temps de la Yougoslavie, il y avait une langue commune qui s’appelait le serbo-croate ou le croato-serbe. Elle s’écrivait en deux alphabets, latin et cyrillique, mais elle était comprise et lue par tous les Yougoslaves. Quelques guerres plus tard, la situation a radicalement changé.
Les Serbes, les Croates, les Bosniaques et les Monténégrins s’efforcent depuis lors de maximiser les différences entre leurs langues respectives, quittes à fabriquer des spécificités censées distinguer les uns de leurs ennemis. Le ridicule linguistique est une arme politique.
« Au nom des prétendues différences entre nos langues, on renforce les frontières existantes et on en érige de nouvelles. Les politiques linguistiques des quatre Etats entraînent la ségrégation inadmissible et tristement répandue des enfants à l’école en fonction de leur “langue maternelle”, ce qui revient à élever des générations de jeunes nationalistes. »[7]
Une langue irrémédiablement servile
Il y a au moins une langue au monde dans laquelle il est impossible de se défaire des rapports de domination et de subordination : le japonais. Akira Mizubayashi, qui écrit en japonais et en français, le soutient dans un article assez récent[8].
« L’être ensemble propre au Japon, la manière dont les membres de la communauté coexistent, (…) se caractérise essentiellement par la verticalité des rapports humains, assignant à chacun une position qui n’a de sens que dans une structure hiérarchique. […] Cet ordre politique fondé sur le principe binaire domination-soumission tel qu’il s’est constitué au cours de l’histoire a fini par produire un ordre linguistique qui lui correspond. […] Autrement dit, la structure hiérarchique de la société est en quelque sorte encastrée dans la langue. »
L’auteur prend l’exemple de deux frères qui, en français, pour se désigner respectivement disposent du pronom « tu », relativement égalitaire d’un point de vue linguistique, ne le peuvent pas en japonais. Au Japon, l’aîné, qui vaut bien mieux que le cadet, peut se permettre un « tu » sans hésiter. Le cadet, dans sa « moindritude », est obligé de se fendre d’un « grand frère » qui le réassigne à une position d’infériorité.
Je sais bien que le « tu » que j’adresse à mon frère, en français, est chargé de nos histoires, qu’il est pris dans les hiérarchies sociales qui traversent nos vies. Mais, dans son adressage, le cadet peut s’y défaire de l’anachronisme qu’est le droit d’aînesse, tout en instaurant une réciprocité insubordonnée. C’est appréciable.
Une langue de l’hégémonie culturelle
« Le paysage linguistique de l’ère industrielle, avec ses langues véhiculaires partagées par plusieurs nations, se voit bousculé par la domination géopolitique des Etats-Unis et la mondialisation néolibérale de l’économie. Le rouleau compresseur des multinationales du divertissement renforcé par le pouvoir d’infiltration de la publicité renouvelle le mythe des bienfaits d’un idiome unique. La “langue utile”, la “langue dollar” serait devenue le globish (…). »[9]
Comme bien d’autres, je m’entends souvent employer des expressions en globish néolibéralisé ou, pire, je me retrouve en quidam qui jargonne comme le FMI ou un supplétif de l’OTAN. Par flemmardise, nous sommes des millions à avoir intégré ce sabir des technolâtres informatisés ; puis, nous nous sommes transformés, sans y penser, en crétins digitaux. Et je ne suis pas sûr que ce soit réversible.
Antoine Chollet parle de désastre scientifique quand il constate que la plupart des recherches concernant la Suisse sont publiées en anglais (ce qui est une performance pour un pays qui compte quatre langues nationales).
« Le langage des sciences humaines ne peut être univoque, il ne peut être transparent, et son lien impur avec la langue de tous les jours, celle utilisée par les chercheuses·eurs comme celle parlée par les actrices·eurs sur lesquel·les on travaille, est constitutif du travail scientifique même, il n’en est pas une scorie. »[10]
S’approcher de vrais gens, pour comprendre, pour observer et interpréter, exige souvent le passage par la langue quotidienne de ces mêmes gens. Si les sciences humaines doivent travailler avec des impuretés langagières et des plurivocités contradictoires, c’est qu’il en est ainsi dans la réalité.
Pour celles et ceux qui travaillent avec des enfants, l’évidence quotidienne du flou, de l’imparfaitement défini, de l’approximatif et de l’incompris fait partie de la difficulté de la tâche. Mais c’est aussi là que se cache le plaisir de faire et de dire. Praticien·nes du provisoire, spécialistes de l’aléa et de l’imprévu, poursuiveuses·eurs d’un but incertain, ils et elles n’en demeurent pas moins des éducs. C’est un métier, mais c’est facile à dire pour moi qui n’ai jamais compris le bonheur que l’on pouvait avoir à remplir des cases catégorielles ou à lire les chiffres des statistiques.
Jacques Kühni
[1]–Revue [petite] enfance, N° 125, janvier 2018, « Plaisir du récit, bonheur du mensonge ».
[2]-Voir le film de Renaud Victor (1975), Ce gamin, là.
[3]-Bentolila, Alain (1996), De l’illettrisme en général et de l’école en particulier, Plon, Paris, pp. 42-43.
[4]-Bentolila, Alain (2000), Le propre de l’homme, parler, lire, écrire, Plon, Paris, p. 151.
[5]-Bourdieu, Pierre (1982), Ce que parler veut dire, Fayard, Paris.
[6]-Eribon, Didier (2016), Principes d’une pensée critique, Fayard Pluriel, Paris, pp. 36-37.
[7]-Le propos est de Ranko Bugarski, linguiste serbe, cité dans l’article de Jean-Arnault Dérens et Simon Rico, « Divorces Balkaniques », Manière de voir, N°186, janvier 2023.
[8]-Mizubayashi, Akira (2020), « “Langue servile” et société de soumission », Le Monde diplomatique, août 2020.
[9]-Descamps, Philippe, « Cauchemar de la langue unique », Manière de voir, N° 186, janvier 2023.
[10]-Chollet, Antoine, « Misère de l’anglais académique », Pages de gauche, N° 185, automne 2022.
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