Le dossier
Ruchat décortique trois moments-clés de l’histoire, mettant chacun en lumière la manière dont les institutions en place à diverses époques construisent et cristallisent les maux sociaux du moment : on a fabriqué tour-à-tour l’enfant « criminel », l’enfant « vicieux », l’enfant « difficile »… Aujourd’hui, il s’agit de ne pas être dupes et de se demander ce qui, dans notre pratique, permet véritablement de soutenir les enfants et leur famille, et ce qui ne fait qu’alimenter un système dont la structure même est hautement problématique en termes de justice sociale.
Borel nous rappelle que parler des enfants, c’est inévitablement parler de l’état du monde. Plus vite, plus fort, plus loin, plus grand. Tous les superlatifs qui échoient à notre époque surexcitée tombent nécessairement sur la tête des plus petits. Les adultes s’agitent plus que jamais, embrassant qui l’éducation positive et qui le retour de la bonne vieille discipline d’antan, celle qui entreprenait de dresser les corps sans complexe. L’éducation de l’enfance, ne serait-ce pas avant tout accompagner, comme on peut, des enfants, des parents, des familles, sur leurs chemins délicats, les orienter et s’orienter avec, au milieu de tout un bazar de contraintes, d’entraves, d’injonctions à être ou à produire, d’héritages à négocier ?
Les Savoirs des couloirs, de Fracheboud & Kühni (Karina), va comme à son habitude y voir de plus près parmi les équipes elles-mêmes. Les entretiens collectifs avec des professionnel·le·s de l’enfance permettent de dresser un petit panorama de la manière dont, en crèche, on perçoit les changements dans le temps entre des enfants du passé et d’autres qui sont là, maintenant. Pression(s), tension et agitation sont quelques-uns des maîtres-mots qui jalonnent les échanges. Ou comment une société agitée (pour employer un doux euphémisme) ne supporte pas que les plus petits le soient.
Hausammann & Molinari sont trop occupées par les enfants d’aujourd’hui pour se soucier de ceux d’hier. Les concepts de capacité et de responsabilité, alliés à l’observation et aux échanges avec les enfants, constituent les ingrédients fondamentaux de cette réflexion. Depuis là, chemin faisant, l’équipe éducative trouve (ou invente ?) des solutions professionnelles à certaines questions soulevées par le présent numéro. Une bonne leçon d’intelligence située !
L’article de Barman, Lanz, Milienne & Pellegrini est le lieu de réflexions amenées par trois étudiant·es en formation à l’Esede de Lausanne. Les mutations que vit notre société, et par voie de conséquence les mutations que l’on observe chez ou au contact des enfants, y sont examinées sous l’aspect du rapport à l’autorité en crèche, des diagnostics médicaux, ou encore de la question du risque et de la sécurité. Les enfants d’aujourd’hui sont-ils vraiment mieux lotis que les enfants d’hier ?
La Rémige reprend du service et actionne son super accélérateur de sens commun : quand on évoque les enfants au passé, ce super accélérateur fonctionne à fond de train. Se pose alors la question de nos paradis perdus : ne sont-ils pas aussi souvent des paris perdus ? En éducation, on parie sans arrêt, mais sur quoi, sur qui, au fait ? Que vise-t-on réellement dans ce grand champ de courses qu’est l’éducation de l’enfance ?
Dire & Lire
Fracheboud démontre que certains ouvrages réussissent à penser le travail ou la vie quotidienne avec les enfants de manière complexe et féconde à la fois. Ici, sous la forme d’une plongée dans un thème particulièrement sensible : le sommeil des bébés. Se trouvent incluses à la réflexion une pluralité de disciplines (notamment anthropologie et art) qui, en plus de parler avec les mères et leur(s) bébé(s), parlent entre elles plutôt que d’hurler chacune dans son coin sa vérité. Un livre rare, qui contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, offrira aussi des pistes de travail pour la vie en collectivité.
Réagir & l’Ecrire
Kühni (Jacques) pointe quelques taches aveugles importantes du précédent numéro. Il souligne que l’autorité, par les temps qui courent, est remarquablement apte à la violence. Le terme « autorité » se fait plus discret, on l’entend moins… Ce n’est pas pour autant que sa prégnance s’amenuise, et révoquer les personnes qui en usent et abusent n’est pas chose aisée. Dans le monde de l’enfance, on doit s’employer à décortiquer et à faire quelque chose des effets du pouvoir sur nos existences (travail compris) et sur celles des plus petits. Faire l’économie de cet effort réflexif, c’est se boucher toute voie vers l’émancipation.
Quentin Nussbaumer
et Robert Frund
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