Les fautes et les feintes des autorités

En déambulant lentement dans les villes et les montagnes, je cherche à deviner dans l’air du temps de quoi demain sera fait. C’est une occupation largement partagée par celles et ceux qui ont le temps et savent que leur temps est compté. Sous le bleu du ciel, je regarde avec ravissement les enfants grandir en me demandant, avec un rien d’angoisse, si les désastres les épargneront et si les furieux orages leur feront inventer ce que nous, les vieux, avons été infoutus de réaliser. Nous aurions au moins pu enterrer le capitalisme. Le fait d’avoir fait mon temps ne m’exonère pas d’un devoir de relative intelligence. En restant modeste, parce que je mesure combien mon degré d’intellection est limité à l’échelle d’un devenir de l’humanité, je persiste à penser que celles et ceux qui refusent d’être des utopistes sont des imbéciles.

Ce n’est pas entièrement la faute à Reboul, mais quand il écrit que « l’autorité c’est le pouvoir qu’a quelqu’un de faire faire à l’autre ce qu’il veut sans avoir recours à la violence », je tousse un peu. J’ai entendu tous les ministres de l’éducation « macronique » clamer leur volonté de rétablir l’autorité du maître, tout en appartenant aux gouvernements français les plus violents qui soient. Des gilets jaunes aux manifestant·es contre la réforme des retraites, toutes et tous peuvent confirmer que les nassages, les matraquages et les éborgnages ne sont pas des pratiques pacifiques. Tous et toutes peuvent attester que l’autorité de l’Etat a été marquée au sceau de la souffrance infligée aux corps. Les lycéens de Mantes-la-Jolie, mis à genoux mains sur la nuque, ont pu apprécier la violence symbolique et physique exercée par les forces de l’ordre ; tandis que les éco-terroristes de Sainte Soline peuvent préciser que les policiers, qui ont tiré 5000 grenades en deux heures, ne sont pas des praticiens d’une action proportionnée au danger encouru par l’ordre public. Bref, il me semble que l’autorité est, par les temps qui courent, remarquablement apte à la violence. Des dizaines de milliers de Français s’abstiennent aujourd’hui d’exercer leur droit de manifester parce que la mémoire des coups portés reste absolument dissuasive. La peur fonctionne comme une alliée de l’autorité.

Dans « Riposte féministe », une jeune femme voulait afficher le slogan suivant : « le patriarcat est violent, sa fin le sera aussi », histoire de rappeler que les féminicides sont aussi la volonté de maintenir l’autorité des patriarches. Non, décidément la force brute est toujours à l’ordre du jour, et je ne pense pas que l’on puisse dire que « l’utilisation de la violence au nom d’une certaine autorité a été si répandue que cela a disqualifié le mot et la notion dans son ensemble… ».[1] C’est vrai que, dans les écoles et les garderies, on ne pratique plus ce qui s’appelait « les châtiments corporels ». Mais c’est tout aussi vrai que les alentours résonnent de bruits de bottes qu’il serait imprudent d’ignorer.

Il faut noter au passage que ce n’est pas parce que le mot devient discret que son sens s’amenuise. Anne-Marie Garat remarque que le mot nègre est devenu explosif à prononcer et à écrire ; « reste que nègre comme tout vocable, traine avec lui son entier passé de mot, son origine étymologique, son invention datée et ses usages, à lui seul le concentré tragique de toute l’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et du racisme : il pèse des tonnes. Il pèse le poids colossal des crimes qui l’ont forgé… »[2]. Personne n’osera prétendre que le racisme a disparu avec la quasi-disparition de l’usage du mot nègre.

Les belles heures de l’utopie ; pouvoir, contre-pouvoir et antipouvoir

Pierre Kropotkine disait que, dans une société anarchiste, « l’harmonie est obtenue, non par la soumission à la loi ou par l’obéissance à une autorité quelle qu’elle soit, mais par des ententes librement consenties entre divers groupes, territoriaux et professionnels, formés librement… ».

Même si la difficulté de penser et réaliser des ententes librement consenties reste entière, ça fait rêver un peu quand même.

Quelques anthropologues pourraient nous aider un peu à entrevoir des possibles.

« Elles (les études originales de Mauss et Clastres) suggèrent que le contre-pouvoir existe aussi là où les Etats et les marchés ne sont même pas présents. Il est incarné dans des institutions qui veillent à ce que ce type de personnage (les seigneurs, les rois et les ploutocrates) ne voie jamais le jour. »[3] Il y a donc sur terre des sociétés capables d’instituer un empêchement d’exploiter et de profiter. Bon, ces sociétés ont été taxées régulièrement de primitives et de glorieux savants un peu foireux les ont déclarées définitivement immatures.

Mauss avait en son temps démontré que les économies du troc étaient en fait des économies du don, en précisant que ces économies n’étaient pas fondées sur le calcul, mais sur le refus de calculer. Ce refus de calculer m’a toujours laissé très admiratif.

Il y a cette évidence foucaldienne qui lie pouvoir et savoir en prétendant que la force brute n’est plus un facteur majeur du contrôle social. Graeber nous signale, lui, que la force brute n’est jamais si loin que Foucault le croit. Les derniers Préfets de police parisiens donnent évidemment raison à l’anarchiste.

Il me semble qu’en citant Pour une anthropologie anarchiste mon propos peut devenir encombrant, mais je risquerai une dernière citation : « C’est pourquoi la violence a toujours été le recours préféré des personnes stupides : c’est la forme de stupidité à laquelle il est presque impossible de fournir une réponse intelligente. C’est aussi bien sûr le fondement de l’Etat »[4].

En gros, on peut entendre que le calcul de rendement, l’exploitation des ressources (y compris humaines) et l’accumulation de richesses, ne sont pas les seules manières de faire monde. L’air de rien, on gardera à l’esprit que l’Etat est un concentré de stupidité et qu’il vaut mieux penser et instituer d’autres autorités. L’ampleur du chantier fait un peu peur. Mais il ne devrait pas être si difficile d’organiser l’impermanence et la conditionnalité de ce qui fait autorité ; au moins comme protection contre les abus d’autorité.

Pour étayer ces présupposés, je rappellerai qu’en grec classique il existait un verbe (apodokimadzein) qui signifiait exclure parce que l’officiant est indigne d’exercer une autorité. Le projet de Constitution française de 1793 stipulait en son article 35 que : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Puis, pour finir, nous n’oublierons pas que la Commune de Paris avait institué le pouvoir de révoquer les élus quand ces derniers ne tenaient pas leurs engagements.

A fleur de mémoire, je pourrais encore parler des squatters de Christiania, des horlogers et horlogères de chez Lip, des guerriers et guerrières plutôt pacifiques du Chiapas et de bien d’autres qui s’efforcent depuis la nuit des temps de contenir l’inhumanité de la force brute.

Les petits-bourgeois et les dindons de la farce

Revenons à nos moutons contemporains, revêtus des atours de la petite bourgeoisie ; ils siègent sur les strapontins du pouvoir. Sur leurs épaules, ils portent les galons de l’autorité et ils sont les supplétifs des nantis.

Les ritournelles d’aujourd’hui chantent la gloire du Sujet plénipotentiaire, celui qui est convaincu de toujours savoir ce qu’il fait, ce qu’il veut, puis de faire ce qu’il veut et de vouloir ce qu’il fait. Ce petit délire égocentrique fait bien entendu l’impasse sur les déterminants sociaux, historiques et politiques qui sont à l’œuvre dans la vraie vie, puisque sa majesté le Sujet est strictement anhistorique. Le Sujet exècre l’histoire et la sociologie, il tient l’anthropologie pour une fumisterie d’intello et se planque souvent dans ses asiles d’ignorance où il fourbit ses armes de déni en forgeant un solide mépris de classe. C’est un professionnel aguerri du faire semblant avec une solide spécialisation en enfumage. Laissons le là et penchons-nous sur le réel des métiers enseignants, sur le travail de ces maîtres qui sont l’objet des attentions ministérielles qui programment la restauration de l’autorité professorale. Une majorité de ces maîtres et maîtresses ont essayé de me pourrir la vie, tandis qu’une minorité me l’ont rendue vivable et même belle parfois. Ces profs qui travaillent à ouvrir les esprits et à fabriquer du sens critique, savent pertinemment que l’école est avant tout une machine à légitimer la durable domination de celles et ceux qui ont déjà tout, plutôt que d’aider les minuscules à sortir de leurs taudis sociaux et de leur indigence financière et culturelle. Depuis des décennies, toutes les recherches quantifient les effets majeurs de la lessiveuse éducative et pourtant il reste des enseignant·es qui s’échinent à faire dérailler les pronostics, à faire mentir les statistiques. Il y a des obstinations respectables, elles luttent contre les impouvoirs avec de pauvres résultats, mais elles luttent encore pour construire de l’émancipation.

« (…), il n’y a pas d’émancipation possible sans la prise de conscience de ce par quoi on est asservi. »[5]

Il me semble que c’est dans cette brèche que celles et ceux qui n’ont pas renoncé œuvrent toujours à autre chose qu’une déploration perpétuelle de leur impuissance.

Cet exemple des enseignant·es ne doit pas nous faire oublier combien les métiers de la petite enfance sont eux aussi en voie de petit embourgeoisement.

Depuis longtemps les petits-bourgeois, avec leurs appeaux d’autorité, m’énervent. Et c’est encore pire quand je devine combien je suis de la maison ; mais je ne fais pas semblant de ne pas savoir ce que je sais, ni de ne pas faire ce que je fais.

Jacques Kühni

 

[1]-Nussbaumer, Quentin et Frund, Robert (2023), « Autorité et pouvoir dans l’éducation : que voulons-nous vraiment ? », Revue [petite] enfance, N° 141, p. 10.

[2]-Garat, Anne-Marie (2021), Humeur noire, Acte sud Babel, Arles, p. 36.

[3]-Graeber, David (2018) [2004], Pour une anthropologie anarchiste, Lux, Montréal, p. 33.

[4]-Ibid., p.86.

[5]-Accardo, Alain (2020) [2003], Le petit-bourgeois gentilhomme, Agone, Marseille, p. 42.

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