Il y a des mots comme ça, qui sont des accélérateurs d’opinions, et lorsque vous en associez deux de cette sorte, c’est comme si vous coupliez des cyclotrons[1]. Prenez par exemple les mots « aujourd’hui » et « enfants », et adressez-vous à quiconque en commençant par dire : « Aujourd’hui, les enfants… » Vous venez d’enclencher un superaccélérateur de sens commun. La discussion peut prendre beaucoup de chemins, le plus emprunté restant celui de la comparaison avec autrefois, et si tout se passe normalement, vous devriez à un moment donné virer vers l’évocation des paradis perdus.
Mais les paradis perdus ne seraient-ils pas plus simplement des paris[2] perdus ? Il existe bien sûr des domaines de connaissance, comme l’arithmétique, dans lesquels il n’y a pas plusieurs réponses possibles : neuf multiplié par neuf égale toujours quatre-vingt-un, il serait risqué de parier sur autre chose. Il existe toutefois des thèmes où déterminer la bonne réponse est délicat, voire impossible, et ainsi en va-t-il de l’éducation. Qui a raison ? Qui dit la vérité ? Peu importerait sans doute s’il n’y avait un enjeu, quelque chose à gagner. Mais qu’y a-t-il donc à gagner, dans les paris sur l’éducation ?
Au cœur des options éducatives que nous sélectionnons et des jugements sur l’état de l’enfance qui en découlent, il y a toujours un pari préalable : nous parions plutôt sur la liberté, ou l’autorité, ou encore sur l’autonomie, la socialisation, l’expérimentation, le jeu, ou sur la confiance, les règles, les sanctions, l’amour, etc. La liste est infinie, mais c’est dans ce pari préalable que vont se fonder nos points de vue, nos jugements et nos actions. Dans quel pari se construit l’idée que les enfants étaient plus sages autrefois ? Ou celle qu’ils sont plus heureux aujourd’hui ?
Lorsque j’affirme que les enfants d’autrefois étaient plus sages que ceux d’aujourd’hui, j’évite d’évoquer les moyens utilisés pour obtenir leur obéissance, la loi ayant interdit les châtiments corporels et autres abus de pouvoir des adultes sur les enfants[3]. En mon for intérieur pourtant, je continue de penser que les enfants devraient être dociles et soumis, et qu’il est de la responsabilité des parents qu’il en soit ainsi. Les châtiments et autres abus étant désormais prohibés, et ne voyant pas d’autre façon d’obtenir le respect des enfants, j’ai effectivement perdu le pari de la souveraineté des adultes. Je vais alors dénoncer la prise de pouvoir de l’enfant-tyran, institué roi par des individus laxistes et complaisants dont l’objectif est de combattre l’ordre établi. Je garde ainsi l’espoir de reconquérir mon paradis éducatif perdu, les circonstances m’étant juste défavorables. Donc pari perdu, pour l’instant seulement, et partiellement, car il ne l’est pas partout dans le monde, ni dans tous les ménages ou toutes les institutions helvétiques.
Parallèlement, lorsque j’affirme que les enfants d’aujourd’hui sont plus épanouis que ceux d’autrefois, qu’ils sont plus intelligents et performants, qu’ils souffrent moins, j’évite d’évoquer nos tergiversations, nos confusions et nos illusions actuelles. Certes, je laisse les enfants faire certaines expériences, et je respecte mieux leurs droits, mais je ne parviens pas à identifier clairement mon rôle et où je me situe dans cette relation éducative. Pari gagné, mais pour l’instant seulement, et partiellement, la récompense symbolique d’être dans l’air du temps n’est que provisoire et, surtout, les choses sont rarement ce qu’elles paraissent. Car sommes-nous vraiment certain·es que les enfants sont plus heureux aujourd’hui qu’autrefois ? Et si oui, comment savons-nous cela ?
Dans les paris éducatifs, perdant·es et gagnant·es sont toujours temporaires, toujours relatifs, jamais vraiment gagnants, jamais vraiment perdants. Ce qui interroge, c’est de parier sur les enfants, de les instrumentaliser pour gagner quelque chose. Mais gagner quoi ?
En fait, lorsque vous parlez avec des éducatrices et des éducateurs de l’enfance, vous n’avez que rarement ce genre de discours à l’emporte-pièce qui demande de parier sur un extrême ou son opposé. Ils et elles savent bien que la réalité est plus complexe que cela. L’idée même de pari a quelque chose de choquant présentée comme nous le faisons ici. Nous préférons parler de valeurs, sans réaliser que promouvoir une valeur, ainsi que des idées et des pratiques qui y sont associées, revient à entrer en confrontation avec les valeurs, les idées et les pratiques qui s’en différencient. Qu’on l’admette ou non, nous amorçons alors une dynamique de pari, car nous voudrions dire vrai.
Si, au départ d’un pari sur l’éducation, la notion de gain peut sembler secondaire, chaque partie ayant toute confiance en ses arguments et ne doutant guère de la victoire, imperceptiblement cependant chacun·e se prend au jeu, renforce peu à peu ses positions, développe ses soutiens et consolide ses défenses devant les assauts répétés d’un adversaire que l’on n’attendait pas aussi combatif. Cela jusqu’au moment où il est devenu impensable d’avoir tort, de perdre. Mais perdre quoi ? La face ? Ses illusions ?
Retournons aux idées, celles d’autrefois et celles d’aujourd’hui. « Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre. »[4] Nous revenons au sens commun, et à la croyance qu’il ne vaut rien : cette idée est charmante, le problème étant que le sens commun d’aujourd’hui est souvent une réplique de la marginalité d’hier[5]. Il y a ainsi de fortes chances que ce qui paraît contestataire de nos jours devienne une idée banale bientôt.
De quoi est faite la contestation actuelle, d’un point de vue éducatif ? Où se préparent les prochaines conformités ? Difficile à dire, c’est le chaos, tout paraît protestataire. L’autorité est autant contestée que revendiquée, la liberté dénoncée que réclamée, les règles invoquées que récusées, l’autonomie dépréciée que valorisée, etc. Si en désespoir de cause, on se référait aux Grecs anciens, on enregistrerait soigneusement que le chaos est ce qui précède la lumière, voire ce dont la lumière procède.
Ce qui en effet semble établi aujourd’hui est le désordre plutôt que l’ordre. Notons alors que « les développements récents de la science contemporaine font apparaître un troisième sens possible du mot ordre (…) : un ordre que nous appellerons contingent et qui se constitue, non pas à l’encontre ou en dépit du désordre, mais par et avec lui, non en triomphant d’un désordre, mais en se servant de lui. »[6]
Cette option philosophique nous intéresse parce qu’elle amène la réflexion sur le terrain du réel, et non l’inverse. Esquivant la conversion des idées en certitudes et en oppositions, elle déjoue l’élection d’un vainqueur et d’un perdant, renonçant à enfermer l’imprévisibilité du monde dans un système de pensée rigide. Avoir raison n’est alors plus une finalité ni une nécessité, il devient primordial de nuancer l’idée de paradis, de montrer son côté artificiel et d’abandonner le principe de vérité éducative. Cela étant, les idées et les croyances retrouveraient peut-être la pudeur de ne pas se confondre avec le réel, pour le rejoindre et l’éclairer sans s’y substituer.
Le risque est d’enclencher deux cyclotrons bien connus, ceux de la théorie et de la pratique, et d’engager une énième fois le pari de savoir lequel mène au paradis. Avoir raison tout seul ne conduit nulle part ; l’action sans pensée et la réflexion sans vie sont deux unijambistes. Cela vaut aussi pour le passé et le présent : se demander si c’était mieux avant ou aujourd’hui revient à parier sur la jambe à couper.
L’expérience que chaque jour je fais en tant qu’éducatrice, face aux enfants et aux familles que nous accompagnons, est celle de la fragilité des pensées, des croyances et des idées, en regard des forces du réel. Quand j’ai commencé dans le métier, j’avais une idée assez précise du bien de l’enfant, que j’essayais de concrétiser à force de dispositifs et d’attitudes pédagogiques ancrées dans le développement du pouvoir d’agir, dans l’écoute active et compréhensive envers les parents, etc. Je fais toujours cela aujourd’hui, il y a juste une chose qui s’est modifiée : désormais, je préfère les personnes à mes idées. « Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde. »[7]
La Rémige
[1]-Accélérateurs circulaires de particules atomiques.
[2]-Un pari est une « convention entre deux parties qui affirment des thèses différentes ou contraires et par laquelle celle qui dit vrai recevra quelque chose, une somme fixée à l’avance » (Larousse).
[3]-Juridiquement, la Suisse a aboli le droit de correction en 1974. Dans les faits, la jurisprudence reconnaît que celui-ci existe toujours, car il découle de l’autorité parentale. Bref, cela reste flou malgré tout.
[4]-Chamfort (1740-1794).
[5]-Il suffit de considérer l’évolution du mouvement écologiste en Suisse : jugée au milieu des années 1980 comme une frange antisociale et révolutionnaire, l’écologie est désormais au programme de tous les partis politiques, même des plus conservateurs.
[6]-Piettre, Bernard (1997), « Ordre et désordre : le point de vue philosophique », in J. Chevallier ; J. Alaux ; B. Piettre [et al.], Désordre(s), PUF, Paris, p. 30. https ://www.u-picardie.fr/curapp-revues/root/40/bernard_piettre.pdf_4a0931d81d9c1/bernard_piettre.pdf
[7]-Frank Zappa (1940-1993).
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