Le 144 esquissé

Le dossier

Linhart, sociologue du travail, rappelle que quand on « fait collectif », la pénibilité physique comme psychique du travail se trouve diminuée. L’individualisation systématique de la gestion des salarié·es contribue à saboter ce « faire collectif », il s’agit d’empêcher toute fibre contestataire, tout pouvoir d’agir émanant des petites mains de la société moderne, toute possibilité de s’exprimer et d’opérer son travail de lutte. « L’individu au travail s’éloigne ainsi des rivages de la société, il tend à s’enfermer dans les seuls périmètres de son entreprise (…). »

Borel, parlant toujours depuis son poste de vigie d’une structure d’accueil, se demande comment on tient, au juste, dans les métiers de l’éducation de l’enfance. L’occasion de réaffirmer la force des relations, des liens entre humains, au-delà ou à côté de toute mission institutionnelle. Nous autres adultes, pouvons admettre, contre certaines visions de la professionnalité, que la « soif de vivre et de lien » des enfants constitue pour nous un moteur et une source de sens d’une puissance rare.

Zogmal, observant de près une fin de journée ordinaire en structure d’accueil de jour, décortique deux « stratégies défensives » qu’activent les professionnel·les de l’enfance. Si ces stratégies constituent indéniablement une réponse « intelligente » aux situations difficiles rencontrées en éducation de l’enfance, l’envers de la médaille est qu’elles « empêchent de penser les difficultés, de les nommer, les identifier et de les affronter ».

Kühni (Karina) ne coupe pas les cheveux en quatre : pour durer dans la profession, la condition sine qua non, c’est de produire au quotidien un travail sur le travail. Ce travail réflexif « met en route » les personnes, il constitue un moteur. Il s’accompagne d’un agir concret, qui ne peut s’opérer dans l’isolement : « Se battre collectivement contre des injustices avec des pairs rend plus fort·e et donne de l’énergie ».

Benoît, ergonome et ergothérapeute, fait l’inventaire des divers aléas qui parsèment la vie en crèche. « Aléa » implique impossibilité d’anticiper, et en même temps nécessité de perpétuellement s’ajuster. Les ressources cognitives qui doivent être en permanence mobilisées par le personnel des crèches mettent les corps à rude épreuve. L’article entreprend dès lors d’identifier certaines ­stratégies permettant au mieux la préservation de la santé dans le champ de l’éducation de l’enfance.

Nussbaumer & Dick mettent en dialogue leurs expériences respectives dans les mondes de la protection de l’enfance et de l’accueil de jour, ainsi que les vulnérabilités personnelles que ces expériences ont pu voir émerger. Elles identifient chemin faisant certaines sources de pénibilité caractérisant ces métiers du care. La sortie de l’invisibilité et du déni de reconnaissance qui pèsent sur ces métiers est une voie possible vers un rapport au travail qui s’inscrirait dans la durée.

Lusso & Kloetzer décrivent une utopie réalisée en ville de Lausanne, celle de concevoir un lieu d’accueil de jour comme un espace intergénérationnel ouvert sur la vie de la Cité. L’analyse des conditions de possibilité de cette utopie (qui dure !) est opérée à l’aide du concept de « compétences agies », soit la manière dont une ou des personnes parviennent à mobiliser de façon efficace leurs ressources dans une situation donnée. Durer dans des métiers durs, ce serait possible, à travers « le sens que l’on peut attribuer à ses propres activités, et dans la capacité à les renouveler constamment ensemble ».

Fonctionnant comme une sorte de coda à l’article précédent, Billé, Rodriguez & Cruz, qui sont les éducatrices et référentes du programme Popaie, ont réalisé cette petite fiche informative.

Jusqu’à l’os (Mic).

Les Savoirs des couloirs

Pour ce numéro, Fracheboud dirige sa focale sur les vécus de professionnelles situées aux deux extrémités temporelles de leurs carrières respectives. Ces trois éducatrices, dont une active dans le parascolaire, parlent « de ce qui est difficile dans leur métier, de ce qui les met à mal, les fatigue, mais aussi de ce qui au contraire les soutient, les porte, leur permet de durer ».

Dire & Lire

Nussbaumer relate une expérience de lecture en crèche, en tâchant d’identifier au passage certains attributs propres aux bons livres pour enfants. Le livre dont il est question ici est un bon livre en premier lieu parce qu’il ne se place pas en allié du pouvoir adulte, pour ne pas dire de la tendance moderne à viser le management des enfants au travers de la consommation de produits culturels imprimés. Un livre véritablement pour les enfants c’est un livre qui explore à leur hauteur un monde, des concepts qui les concernent de près… Et surtout qui les fait rire aux éclats.

Robert Frund
et Quentin Nussbaumer

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