Dans ma crèche, j’ai instauré depuis quelques mois un « club de lecture ». Au départ, c’était pour rire que j’employais ce terme. Mais les enfants l’ont adopté et me demandent, à peu près quotidiennement : « Quentin, on peut faire le club de lecture ? » Aussi, ce moment s’est-il ritualisé.
Petite parenthèse : attention, mon club de lecture est tout le contraire du club à l’anglaise, old school, réservé à une petite élite… encore qu’à la réflexion, il faudrait plutôt dire : mon club de lecture se veut tout le contraire d’un club à l’anglaise, tout en partageant de fait, indéniablement, un air de famille avec ce poussiéreux reliquat de l’entre-soi. Comment ? Tout simplement par le fait que les enfants qui exigent le club de lecture, ou qui « tiennent » tout au long d’un seul et unique livre (3 à 5 minutes d’attention requises) sont massivement les enfants des classes moyenne et supérieure, donc les détentrices et les détenteurs (les héritières et les héritiers) d’un capital symbolique nettement plus important que celui des enfants, très nombreux dans ma crèche, issus de la classe populaire migrante[1]. Cela étant dit, je tâche autant que possible de choisir des livres accessibles à toutes et tous, et cela ne marche pas trop mal aussi avec les enfants allophones et moins dotés en capital, même quand certains semblent ne pas suivre du tout l’histoire mais s’appliquent – une petite fille de mon groupe en particulier – à repérer le personnage principal dans chaque page, à se lever chaque fois que ledit personnage apparaît et à venir le pointer, index contre page, sourire triomphant, durant toute la durée du livre. Mis à part le fait qu’elle – la petite fille – bouche la vue à tout le monde, après tout, elle éprouve un plaisir manifeste, et moi, cela me convient. Fin de la parenthèse.
Ce moment s’est ritualisé, donc. Mais pas d’une manière rigide et mécanique : niveau composition du groupe, tous les enfants qui le souhaitent sont évidemment inclus et, parfois, nous accueillons même les retardataires qui souhaitent se joindre à nous (et qui de toute manière connaissent déjà le livre en cours de lecture, dans la majeure partie des cas). Niveau dispositif, je me mets de biais face aux enfants, aussi près que possible d’eux malgré la taille parfois importante du groupe de lecteurices (entre 3 et 7 enfants en moyenne) et, au fil de l’histoire, ou de préférence à la suite de l’histoire, je lance aux enfants une question, sur l’intrigue, sur le déroulement des événements, sur leur compréhension de l’univers représenté. Parfois, cela donne des choses rien de moins que magiques et époustouflantes. D’autres fois, cela ne donne pas grand-chose, car les enfants ne veulent pas réfléchir mais passer au prochain livre : lire, lire, lire, encore lire. Il arrive aussi que cela donne des choses farfelues, comiques, et là je vois que les enfants sont dans un mode rigolard et ludique, l’idée est de s’en payer une bonne tranche ; ils savent qu’avec moi, le rire, l’incongruité, sont en général accueillis à bras ouverts. Niveau fréquence, on ne fait pas le club de lecture tous les jours, ni à heure fixe. C’est quand le moment est opportun, pour les enfants mais aussi pour moi (dans la mesure où j’estime que la dynamique du groupe le permet) que nous nous installons, dans le grand pouf, et que j’annonce aux enfants que je vais aller chercher mon grand sac à livres, celui qui est spécialement réservé au club de lecture, et dont je reste et demeure le gardien jaloux. Ce grand sac contient à ce jour une petite dizaine de volumes, qui m’appartiennent en propre, ne sont pas présents ailleurs dans la crèche et dont certains sont presque immédiatement devenus des grands classiques du club de lecture ; il sera ici question d’un de ces livres : à ma grande surprise, la quasi-totalité des enfants participant régulièrement au club me le demande systématiquement. Je suis contraint de le leur lire, à tous les coups.
Ce livre, c’est La peur du monstre, de Mario Ramos.
L’histoire : Polochon est un petit… monstre.
En fait, disons qu’il apparaît comme une espèce de grosse grenouille à tête ronde, éventuellement comme un crocodile sans écailles, enfin on ne sait pas trop, au fond, mais en tous les cas, ce n’est pas un enfant humain. Or, le livre démarre sur une interpellation affectueuse de sa mère : « Polochon, tu es un adorable petit bonhomme ! », tandis qu’on voit Polochon, debout, pleine page, face à nous, semblant nous observer. Cette façon de lancer l’histoire est judicieuse et je crois que je comprends ce qui intrigue et séduit les lecteurices : en endossant la voix de la mère de Polochon, c’est comme si d’emblée, je jouais son rôle à elle, pas celui d’un narrateur désincarné. Et je m’adresse directement à Polochon, là, posé sur la page, devant moi comme devant les enfants. Un véritable petit théâtre se met en place, avec sa dramaturgie propre. Les enfants arborent des binettes ravies sitôt cet incipit engagé.
La deuxième page est encore plus exceptionnelle : Polochon y prend la parole à son tour, on le voit dans son bain en train de jouer avec trois canards en plastique jaune ; il claironne : « C’est vrai que je suis adorable ! »
Ces deux pages sont limpides, elles posent un univers clairement identifiable par toutes et tous (ce qui ne veut pas dire que tous les enfants peuvent s’identifier pareillement à cet univers) : celui d’un environnement domestique et affectif de care, avec la mère qui aime son enfant et qui le lui dit, puis la reprise, en solitaire, par l’enfant qui baigne littéralement dans un bain d’affection et de sécurité psychologique, des mots de la mère, qu’il s’approprie et auxquels il fait chorus. Ces deux vignettes, prises ensemble, forment à mon sens la plus parfaite mise en place d’un univers enfantin marqué par la félicité : un parent aimant, un bain chaud, un environnement domestique à la fois ordinaire et résolument idyllique. Les lecteurices, dès ce tout début, sont happé·es par ce monde, iels sont avec Polochon, pour de vrai ! Et moi aussi, je dois bien l’avouer, même après une bonne vingtaine de lectures (quand vous lirez ces lignes, ce sera plutôt une cinquantaine…).
Avançons un peu plus vite à présent : Polochon emploie encore une page à exemplifier ce qu’un enfant pourrait probablement comprendre par l’épithète « adorable » quand elle sort de la bouche d’un de ses parents : il se brosse les dents avec entrain et minutie, devant le miroir de la salle de bain[2].
Puis, il déclare qu’il aime quand maman lui lit une histoire, le soir (on voit arriver le moment fatidique…) ; puis, qu’il aime quand elle lui fait un petit bisou, avant le dodo.
Mais ! Ce qu’il n’aime pas du tout, c’est quand maman est partie, qu’il est seul dans le noir et qu’il se met à entendre des bruits bizarres, sous le lit (à ce point de l’histoire, j’émets des sortes de remugles ressemblant à un ventre qui a faim, les enfants adorent, ils frétillent) ; alors il hurle, et maman tout endormie, revient rassurer Polochon, lui dire que tout va bien, le recoucher. Une fois qu’il est replongé dans le noir et seul, cela ne manque pas, les bruits reviennent (je refais les remugles, fais mine de m’approcher un peu plus des lecteurices en augmentant soudain l’intensité du bruit, iels tressaillent), jusqu’au moment où, soudain, apparaît l’horrible monstre, qui n’est autre, vous l’aurez deviné peut-être, qu’une petite fille blonde à nattes, arborant un abominable rictus sadique.
Dès lors, l’excitation et le rire grimpent de cinq paliers successifs :
- Le monstre, la petite fille donc, commence par faire des grimaces à Polochon ! (Les enfants essayent de l’imiter ou de créer leurs propres grimaces ; rires.)
- Le monstre lui pince le nez ! (« Pouêt ! », je fais, et je fais semblant d’aller pincer le nez d’un enfant devant moi ; rires s’accentuant.)
- Le monstre lui pince les FESSES ! (« Re-Pouêt ! », et là les enfants sont pliés en deux.)
- Le monstre lui envoie des coups d’oreiller en le poursuivant à travers la chambre ! (Les rires ont atteint un plateau et ne redescendent plus.)
- Le monstre lui fait des prises de karaté, on voit Polochon valdinguer à travers la pièce, les enfants sont ravis au dernier degré.
Une fois cette kyrielle de maltraitances passée, Polochon s’endort comme un bébé. Quand il se réveille, il regarde partout, sous le lit surtout. Rien. Le monstre horrible a disparu.
La dernière page nous ramène alors à cette sécurité fondamentale, celle de tout enfant qui peut avoir ses peurs, ses angoisses, mais est, au plus profond de son être, rassuré et bourré de ressources pour y faire face : Polochon déclare que, si le monstre a disparu, « c’est normal. Je suis un redoutable chasseur de monstres ! »
Les enfants ne se lassent pas de ce livre, qui, soit dit en passant, n’est pas le seul dont Mario Ramos, s’il était toujours là, pourrait s’enorgueillir[3]. Ses univers sont riches tout en restant simples, les rebondissements et la complexité des situations sont juste au bon niveau pour une saisie et une appropriation heureuses par les enfants de mon groupe (3-4 ans), ils ne sont pas trop longs mais leurs textes sont percutants et rythmés. Ce sont de petits chefs-d’œuvre.
Avec La peur du monstre, par ailleurs, Ramos fait quelque chose de très savoureux, que l’on voit souvent dans la littérature et la culture au sens large : une expérience de pensée, sous la forme d’une histoire. Une expérience de pensée, en philosophie, c’est une expérience en forme de « Et si… », où l’on pose un monde différent de celui qu’on a l’habitude de côtoyer, et où l’on pousse cette situation de départ dans une direction donnée pour en voir les effets. Une expérience, pas en laboratoire, mais avec des mots et des images. Ici, on a une situation très ordinaire, celle de la peur de l’enfant, le soir, dans le noir, sauf qu’on la met la tête à l’envers : et si l’enfant était en fait un monstre, et qu’il dégommait un monstre qui, mis à part l’apparence, serait en fait un enfant ?
Par ce dispositif, mine de rien, on donne du pouvoir aux enfants, ou disons qu’on élargit le champ de leurs potentialités : une partie d’eux se trouvent en Polochon, et une autre, évidemment, dans le monstre, cette petite fille déchaînée qui, pour aucune raison particulière, entreprend de mettre la pâtée à Polochon. L’énergie cathartique qui est libérée à la lecture de ce passage à tabac est palpable dans les réactions des lecteurices : l’idée même d’aller pincer les fesses de quelqu’un, qui que ce soit, ou de lui asséner des coups de coussin sur la tête, confine à l’interdit, du moins dans les relations que les enfants entretiennent avec les adultes autour d’eux. Cet interdit est ici joyeusement exploré. Parfois, il se poursuit dans les expérimentations hors livres : Arnaud, un petit garçon de mon groupe aimant beaucoup le club de lecture, s’est mis, peu après une session incluant La peur du monstre, à frapper avec un coussin du coin lecture sur la tête d’un autre enfant, lequel était de dos, en train de faire un puzzle. J’ai été forcé d’entraver Arnaud dans ce projet, tout en riant par-devers moi.
Pour terminer, une petite observation doublée d’un souhait : les enfants adorent le burlesque, pas seulement dans les dessins animés, dans les livres aussi, et les illustrations rendent le genre du burlesque tout à fait transférable au monde de la littérature pour enfants. Le burlesque, cet humour ultravisuel où les corps se prennent des gamelles, se font malmener par les événements, chutent sur les fesses, s’étalent comme des crêpes, perdent le contrôle…
Or, du burlesque, je n’en trouve que très peu dans la production pourtant pléthorique dévolue aux enfants, du moins pas du burlesque véritablement drôle. Les livres qu’on présente aux enfants sont, de mon expérience, quasi systématiquement sages comme des images, probablement parce que les adultes aimeraient que les enfants se tiennent aussi bien que des livres (on ne les active que quand on le désire). Mais pour moi, on doit permettre aux enfants de se plier en deux de rire devant des œuvres qui font la part belle à ce que Petr Kràl nomme « la morale de la tarte à la crème » dans son très bel essai Le burlesque (2007). L’art du burlesque est celui de « l’ouverture à l’imprévu et au hasard, impossible à ramener à une quelconque maîtrise » (pp. 49-50). Sous cet aspect, la vie elle-même est burlesque ou, à tout le moins, absurde et comique, pour peu qu’on prenne la peine de l’observer avec les yeux de la légèreté, non à travers nos prismes pesants d’êtres socialisés, rabattus sur le sérieux de l’existence « adulte ».
Mon souhait est que les livres pour enfants soient plus burlesques. Plus drôles. Plus fous. Plus maximalistes. Les enfants ne recherchent pas avant tout des tendances, des moyennes, des normes statistiques, encore moins des livres qui leur apprennent comment bien se conduire : dans leur exploration du monde, ils recherchent « une connaissance des choses à travers leur fonctionnement maximal, et les situations les plus poussées qu’elles sont à même de provoquer » (p. 166). Les enfants ne disent pas à leurs parents qu’ils désireraient que ces derniers « réfléchissent à ce qu’ils ont fait » : ils leur déclarent illico la guerre, et les informent qu’ils vont les mettre à la poubelle. Et vlan ! Ou bien encore, après avoir fait caca d’urgence dans un parc public (expérience vécue par votre serviteur l’an dernier), un enfant peut s’approcher de sa production, s’y intéresser de très près… et, soudain, empoigner un bâton pour embrocher l’étron et le déplacer dans l’espace… Je ne connais pas la suite, car j’ai cru qu’il était de mon devoir d’éducateur d’interrompre le projet en cours.
Je me plais à croire que les enfants sont alignés, dans leurs dispositions profondes face au monde, sur l’humour burlesque. Auteurices de livres pour enfants, si vous lisez ces lignes : empruntez la voie du burlesque !
Quentin Nussbaumer
Bibliographie
Kràl, Petr (2007), Le burlesque ou la morale de la tarte à la crème, Ramsay, Paris.
Ramos, Mario (2011), La peur du monstre, L’Ecole des Loisirs, Genève.
[1]-Pour une très riche excursion dans ces questions d’inégalités sociales entre enfants, et de la manière dont elles s’observent en crèche : Lignier, Wilfried (2019), Prendre. Naissance d’une pratique sociale élémentaire, Seuil, Paris.
[2]-On ne manquera pas de saisir la douce ironie de cette image d’Epinal pour parents fatigués : Mario Ramos explore régulièrement les enjeux de pouvoir entre les plus petit·es et les plus grand·es. Polochon n’a probablement pas une passion débordante pour le lavage de dents. Bien plutôt, il y a fort à parier qu’il a parfaitement intégré les attentes parentales, et s’emploie à être et demeurer « un adorable petit bonhomme ». Comme l’a dit et répété Bourdieu tout au long de sa vie de sociologue, en plaquant une catégorie sur un être, on ne fait pas que décrire cet être, mais on le somme implicitement de correspondre à cette catégorie.
[3]-Mes favoris à moi : Le loup qui voulait être un mouton, C’est moi le plus beau et C’est moi le plus fort.
![Revue [petite] enfance](https://revuepetiteenfance.ch/wp-content/uploads/2022/12/revue_petite_enfance-302x103.png)