Le genre dans l’accueil et l’éducation des jeunes enfants: une question à la fois « forte et discrète»

Geneviève Cresson, sociologue retraitée, était professeure de sociologie à l’Université de Lille. Elle continue de mener des recherches au Clersé (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques) avec François-Xavier Devetter sur les conditions de travail des assistantes maternelles. Ses travaux portent sur la famille, la santé, le genre et la petite enfance. G. Cresson a contribué à faire connaître et à problématiser la place du genre dans les métiers de la petite enfance. Dans cet entretien, elle revient sur quelques constats tirés de ses enquêtes.

MK : Vous avez travaillé sur les crèches et, plus récemment, sur les accueillantes en milieu familial. Qu’il s’agisse de la sphère professionnelle (les crèches) ou du domicile ou du foyer (accueillantes en milieu familial), la prise en charge est monosexuée : quels sont les impacts/effets de cette monosexuation sur les enfants ?

GC : J’ai en effet réalisé, en équipe, plusieurs séries de travaux portant sur la petite enfance et ses métiers. Sur les crèches, notre travail était centré sur les rapports sociaux de sexe, qui en étaient l’objet principal ; sur les assistantes maternelles (que l’on nomme en Suisse accueillantes en milieu familial), la préoccupation portait sur leurs conditions de travail. Bien sûr, le sexe et le genre sont pertinents pour les analyser, mais ils n’étaient pas l’entrée principale. Enfin, je dois préciser que nous nous sommes intéressées surtout aux adultes qui œuvrent dans la petite enfance ; les enfants étaient observés certes, mais ce sont les actions et réactions des adultes que nous voulions cerner.

La prise en charge est et reste monosexuée ; à 95 ou 99 %, ce sont des femmes qui exercent les métiers au contact direct des jeunes enfants. Les enfants apprennent par l’expérience et par l’observation, sans qu’on ait besoin de le verbaliser, que les soins aux enfants, dans leurs aspects multiples — l’attention, la bienveillance, mais aussi les tâches pratiques ou routinières et plus ou moins ingrates, comme les repas et les changes —, sont délégués aux femmes. Peut-on parler d’effets sur les enfants ? Si c’est le cas, ils sont difficiles à cerner, car en définitive, le monde de la petite enfance n’est pas si différent du reste du monde : spécialisation, invisibilisation et dévalorisation des femmes. Les rapports sociaux de sexe sont transversaux et ne se limitent pas à un domaine de la société ; tous les effets se cumulent.

Vous dites que la question du genre est à la fois « forte et discrète »[1], j’aime beaucoup cette formulation, elle me semble très éclairante…

La question du genre est discrète d’abord : elle passe inaperçue parce qu’elle n’est pas suffisamment intégrée dans nos grilles de lecture. Je pense à cette directrice de crèche, de bonne foi, qui me disait ne pas trop s’intéresser au genre des enfants, qui sont avant tout des enfants (asexués ?) et dont le tableau des présences/absences comportait des fiches… roses et bleues. L’âge est l’indicateur-roi des différences entre enfants, avec les étapes bien codées du développement. Je pense aussi à cette équipe de crèche qui trouvait mes questions bizarres puisqu’elle ne se les posait pas. Les professionnelles des crèches considèrent que la famille et l’école ont un rôle dans la reproduction des stéréotypes, mais ne voient pas vraiment le leur ; elles tendent à lire en termes de « natures différentes » les stéréotypes les plus fréquents. Par exemple, elles sont plus soucieuses de l’apparence ou de la gentillesse des fillettes d’une part, des performances physiques des garçons d’autre part, et encouragent ces différences qu’elles tiennent pourtant pour naturelles.

La question du genre est forte par ses effets. Tous les non-dits de nos socialisations successives s’imposent à nous comme des évidences, « naturelles » aussi longtemps qu’on n’a pas travaillé sur ces implicites. Qui ne s’est jamais surpris·e en train de prononcer une phrase « un peu » sexiste, quitte à s’en repentir ensuite ? La force des stéréotypes, des non-dits, des habitudes non questionnées est d’entretenir les inégalités ; c’est aussi un ciment social avec lequel nous devons nous « dépatouiller ».

Vous avez mené des observations en prêtant une attention particulière à l’organisation des espaces dans les crèches et aux pratiques des professionnelles (enquêtant sur les livres et les jeux à disposition, les moments de repas, les moments de lecture, les retours faits aux parents) : est-ce que vous pourriez revenir sur les constats principaux du point de vue du genre ?

Le constat principal, c’est sans doute que le progrès de l’égalité se fait sur fond d’inégalité persistante et tenace. En disant : « Ma crèche encourage l’égalité, la preuve : même les petits garçons jouent à la poupée », on souligne à la fois la règle et le progrès (ils ne devraient pas s’adonner à ce jeu et nous avons des pratiques égalitaires). Diriez-vous : « Ma crèche encourage l’égalité, la preuve : même les garçons jouent au ballon » ?

Vos travaux pointent en effet une très importante divergence entre le discours des professionnelles (une forme d’indifférence au genre) et des pratiques qui sont très fortement genrées. Comment l’expliquez-vous ?

Faut-il parler d’indifférence au genre, je n’en suis pas sûre, puisque des pratiques genrées très clivantes peuvent perdurer. L’approche en termes de rapports sociaux de sexe me semble plus intéressante ; parler du genre, c’est souvent source de confusion auprès des professionnelles ou du public. C’est parfois l’équivalent du sexe, à leurs yeux ; ça peut aussi renvoyer à des théories plus ou moins bien maîtrisées et fréquemment mal comprises. Parler de rapports sociaux permet de mieux saisir les situations. Et de souligner qu’une de leurs caractéristiques est d’influencer nos façons de penser, de nommer, d’observer les réalités quotidiennes.

C’est parce que les rapports sociaux de sexe semblent secondaires, voire sans liens avec la situation décryptée comme « naturelle », que les modèles anciens peuvent se reproduire à bas bruit, comme une évidence, quasi naturellement. C’est en tout cas ce que j’entends quand certain·es protestent ou s’opposent lorsqu’on veut rendre visibles ces rapports sociaux de sexe et accusent les féministes de tout compliquer (ou pire parfois : de « dénaturer » les enfants).

La présence des hommes dans le domaine de la petite enfance pose de nombreuses questions. Certaines personnes la voient comme un « risque » pour les enfants (crainte d’abus, par exemple) ou comme un « risque » pour les professionnelles (volonté de protéger un bastion d’emploi féminin) ; d’autres considèrent cela comme une « chance » pour les enfants (en particulier pour les petits garçons) ou une « chance » pour les professionnelles, car cela augmente la reconnaissance du métier !

En effet, il me semble que plusieurs discours cohabitent.

Une partie des professionnelles aimeraient bien que ce milieu s’ouvre aux hommes, ce qui permettrait la revalorisation symbolique et économique de ces métiers. En effet, l’une des raisons avancées pour expliquer la frilosité des hommes à s’y engager, c’est la faiblesse des salaires et le peu de reconnaissance sociale. D’ailleurs, regardons où sont les hommes dans la petite enfance : carrière ultrarapide vers l’encadrement et la direction pour les rares hommes éducateurs de jeunes enfants (parfois dès la sortie de l’école), et surtout présence plus importante du côté des donneurs de conseil ou des producteurs de normes : enseignants, auteurs, conseillers, etc., que du côté des métiers de prise en charge pratique au quotidien.

A côté de cela, certaines professionnelles peuvent craindre la concurrence masculine, parfois à juste titre, puisqu’on ne demande pas exactement les mêmes choses aux unes et aux uns, et qu’on attend des hommes qu’ils « sauvent » les petits garçons, sous-entendant que l’éducation par les femmes est un pis-aller de second choix. Que font les hommes dans la petite enfance, concrètement ? C’est une question à poser et à étudier. Quand il y a des hommes dans une crèche, que se passe-t-il ? Est-ce que cela débouche sur une division égalitaire de toutes les tâches et de tous les rôles ? Si on appelle les hommes dans la petite enfance en leur demandant de « tenir leur place d’homme » (par exemple de se spécialiser dans certaines activités ou jeux, ou dans l’accueil des petits garçons, et non pas de partager sans a priori toutes les activités) a-t-on fait reculer les stéréotypes ou les a-t-on renforcés ?

Quant aux abus, hélas toujours possibles, ils doivent être envisagés pour les hommes comme pour les femmes, et a priori, les agréments et les formations prennent en compte les risques en la matière. Sans être aveugles, n’essentialisons pas les hommes en les réduisant à leurs « pulsions », comme nous ne devons pas essentialiser les femmes en les réduisant à leur amour maternel…

Comment les institutions de formation pourraient-elles remédier aux mécanismes de séparation et de hiérarchisation des sexes ou aux stéréotypes de genre ?

Il me semble qu’il y a plusieurs niveaux dans cette question. Tout d’abord, les institutions en ont-elles le mandat ? Rien ne me permet de le penser au-delà d’un espoir utopique ! Ensuite, sont-elles les mieux placées pour ce faire et en ont-elles les moyens ?

Comme la plupart de nos institutions, celles de la petite enfance n’ont pas reçu de mandat clair pour mettre à mal les stéréotypes de sexe ou de genre. Certaines publications officielles affichent sans doute ces beaux principes, mais qu’en est-il dans la pratique ? On sait par exemple que, si l’égalité professionnelle est très valorisée dans les discours, les mesures pratiques encouragent davantage l’entrée des femmes dans les métiers dits masculins que l’inverse. En France en tout cas. Laisser la petite enfance à la charge des femmes convient bien à la société, sauf pour une toute petite poignée de personnes.

Penser que la formation peut remédier aux mécanismes sociaux est probablement plus idéaliste que je ne le suis. Aussi longtemps que les métiers du care seront confiés aux seules femmes, mal reconnus et mal payés, la ségrégation et la hiérarchisation seront vivaces. Le travail auprès des jeunes enfants ne peut pas, à lui seul, les transformer.

Quelles sont par ailleurs les étapes possibles de ce « remède » que vous souhaitez ? Il me semble qu’il faut d’abord prendre acte de l’ampleur du problème, par des formations au décryptage « avec les lunettes du genre » (contre la cécité au genre) aussi bien de toutes les productions autour de la petite enfance, que de l’expérience même des professionnelles. Le travail réalisé il y a une quinzaine d’années par Marie Françoise Bellamy et son équipe de crèche est explicite de ce point de vue : toute la structure a travaillé plus d’une année sur les pratiques et les habitudes professionnelles de chacune, mais aussi sur les histoires personnelles et les souvenirs d’enfance, avant de construire un projet sur la base de cette prise de conscience collective. Et d’obtenir ou de consacrer des moyens à ce projet. Il existe des ressources utiles, mais elles ne permettent pas de faire l’économie d’une démarche active et collective des professionnelles. La formation joue donc un rôle crucial (donner des informations, favoriser la prise de conscience), mais la balle est dans le camp des professionnelles, dans la mesure où elles peuvent s’en saisir à l’intérieur d’institutions qui n’en demandent pas tant.

Auriez-vous des conseils à donner aux professionnelles ?

Je n’ai pas de conseils à donner aux professionnelles, en dehors de celui d’ouvrir les yeux en essayant de se poser la question du genre dans la vie quotidienne. Il y a suffisamment d’expériences réussies pour servir de réservoir d’idées. Les « bonnes pratiques » ne peuvent pas être imposées d’en haut, mais devraient se construire dans le collectif de travail ; par ailleurs, elles ne sont jamais acquises une fois pour toutes : y veiller. Les crèches qui ont été citées en exemple ne persistent pas toujours dans leur projet égalitaire : changement dans les équipes, usure, volonté de passer à de nouveaux projets, manque de soutien institutionnel et collectif mettent à mal leurs réalisations. Et n’oubliez pas que je suis sociologue, dire ce qui précède ne veut pas dire que les professionnelles sont responsables de tout cela, de même que les mères ne sont pas les premières responsables des changements souhaitables dans l’éducation des enfants. Les conditions de travail d’emploi, la formation et les salaires, d’un côté, les normes et les réglementations, de l’autre, mais aussi l’environnement institutionnel et matériel, ont un poids énorme. A l’heure où les stéréotypes de genre reprennent de la vigueur (voir le tout récent rapport officiel français de C. Jolly et M. de Montaignac[2]), on ne peut que rappeler que la dimension institutionnelle et collective de ces stéréotypes est centrale. Mères et professionnelles ont en commun d’être soumises à des normes exigeantes, tout comme elles sont limitées par des contraintes économiques et matérielles peu propices aux changements souhaités.

Geneviève Cresson et Morgane Kuehni

Références choisies

Coulon, N. & Cresson, G. (Eds.) (2007). La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre. L’Harmattan.

Cresson, G. & Gadrey, N. (2004). Entre famille et métier : le travail du care. Nouvelles Questions Féministes, 23(3), 26-41. https ://doi.org/10.3917/nqf.233.0026.

Cresson, G. (2010). Indicible mais omniprésent : le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Cahiers du Genre, 49(2), 15-33. https ://doi.org/10.3917/cdge.049.0015.

Cresson, G., Devetter, F.-X. & Lazes, J. (2023). Etre une femme et travailler chez soi. Les assistantes maternelles, entre disponibilité étendue et rémunération limitée. Dans B. Palier (dir.). Que sait-on du travail ? (pp. 544-559). Presses de Sciences Po. https ://doi.org/10.3917/scpo.colle.2023.01.0544.

 

[1] Voir Cresson, G. (2010). Indicible mais omniprésent : le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Cahiers du Genre, 49(2), p. 30.

[2] Jolly, C. & de Montaignac M. (2025, mai). Stéréotypes filles-garçons : quel bilan sur dix ans, quelles priorités d’ici à 2030 ? France stratégie. https ://www.strategie.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-05-12 %20- %20St %C3 %A9r %C3 %A9otypes %20- %20Rapport/FS-2025-NS-St %C3 %A9r %C3 %A9otypes-12mai-avec %20chiffrage.pdf

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