Dans l’archipel des familles, je demande le parent…

Il est toujours intéressant de réfléchir aux mots que nous employons : quels mots utilisons-nous pour décrire la réalité qui nous entoure, pourquoi ce mot-là et pas un autre ? Pourquoi glisse-t-on d’un mot à un autre ? Comment l’apparition d’un mot nouveau ou d’un nouveau sens donné à un mot influence la réalité comme nous la percevons ? En ce qui nous concerne dans cet article, je vous propose de nous arrêter sur le mot « parentalité ». Un terme qui était très peu utilisé il y a une vingtaine d’années encore, mais qui s’est depuis largement répandu, allant parfois jusqu’à se substituer à celui de « famille » (Berton et Bureau 2021, p. 33). C’est ainsi que le soutien aux familles a été remplacé par le soutien à la parentalité par exemple. A quoi correspond ce focus sur le parent ? Qu’est-ce qu’il implique concrètement pour les familles et les lieux d’accueil de l’enfance ?

Un archipel de familles

Une première réponse pourrait être liée à cet archipel des familles dont parle ce numéro. Si la famille continue de représenter, dans l’imaginaire collectif, une réalité naturelle et immuable, cette représentation se heurte à la visibilité grandissante de la diversité des manières de faire famille. Je dis visibilité car, dans les faits, cette diversité a toujours existé, mais elle s’est longtemps faite discrète, masquée aussi par une plus faible mobilité géographique et sociale des individus (Berton, 2021, p. 15).

Aujourd’hui, et c’est tant mieux, les familles qui ne correspondent pas au modèle de la « famille Ricoré »[1] (Berton, 2021) ne se sentent plus obligées à cette discrétion. Au contraire, certaines d’entre elles, comme les familles arc-en-ciel, par exemple, militent et revendiquent haut et fort leur droit d’exister, d’être reconnues. Elles attendent des institutions qu’elles leur fassent de la place au milieu des autres familles, que leurs enfants ne soient pas stigmatisés, mais au contraire, soient soutenus par rapport aux réactions ou aux questionnements qui peuvent survenir de la part des autres parents ou des autres enfants, qu’ils puissent évoluer dans un environnement qui valide toutes les formes de familles. Une évolution qui a mis aussi en évidence la distinction entre la parenté biologique ou juridique et l’expérience de se considérer comme parent, ainsi que le fait d’accompagner, au quotidien, un enfant. Ce qui devrait amener les institutions à réfléchir à leur manière d’accorder de la place aux parents non statutaires, aux beaux-parents ou à tout autre adulte qui occupe auprès d’un enfant une place importante.

Cet accent porté sur l’accompagnement parental est aussi lié à l’évolution du regard posé sur l’enfant. La Convention internationale des droits de l’enfant a acté un changement de paradigme. Les enfants sont reconnus comme des personnes à part entière, leur avis, leurs besoins comptent, ce qui implique que l’on questionne la manière d’être parent et que l’accent se porte sur les rapports entretenus entre ces derniers et leurs enfants (Berton et Bureau, 2021, p. 33). Mais d’autres aspects sont aussi à considérer. Ce focus sur le parent est aussi lié à l’individualisation croissante de nos sociétés : d’une part, des familles toujours plus isolées, réduites à la portion congrue mettant face à face parfois un seul parent avec un ou des enfants et, en parallèle, un désengagement général du collectif qui implique une surresponsabilisation des individus. « La socialisation assurée par les parents primerait sur, voire occulterait les autres instances de socialisation, à un point tel que la socialisation ne serait plus envisagée comme la tâche de toute une génération d’adultes et d’institutions d’une société donnée, mais comme relevant de la seule responsabilité de ceux qui, comme parents, sont chargés de garantir le futur de l’enfant » (Martin, 2020, p. 252).

Etre parent aujourd’hui, c’est être pris dans des enjeux contradictoires

Les rapports entre adultes et enfants très coercitifs, tels que ceux montrés dans le film La guerre des boutons[2], où les enfants sont éduqués par les coups, les ­hurlements et les menaces choquent aujourd’hui tout un chacun. Dans la famille contemporaine, « le parent est essentiellement celui qui sait aider l’enfant “à être lui-même, à développer ses capacités personnelles, à s’épanouir”, au sein d’une famille qui se présente comme “un espace de relations affectives, personnelles, et (assez) durables” et dont la fonction centrale est la “construction de l’identité individualisée” » (Berton, op. cit., p. 11). Tout un programme…

Mais les parents sont attendus au tournant : si l’enfant ne leur appartient plus exclusivement, ils sont néanmoins sommés de rendre un produit conforme. Un enfant scolarisable, qui commence l’école en ayant acquis un certain nombre de « prérequis », lesquels ne sont d’ailleurs pas toujours explicites[3], un jeune socialisé, capable de trouver sa place dans la société et de ne pas faire trop de vagues, un futur adulte « employable » sur le marché du travail. Lorsque l’enfant ne répond pas à ces attentes, c’est la responsabilité des parents qui est immédiatement pointée. La France voisine vient de nous en donner un exemple frappant en lien avec les émeutes ayant eu lieu à la suite de la mort de Nahel, abattu par la police lors d’un contrôle routier. La ministre Aurore Bergé a prévu la mise en place de travaux d’intérêt général et de peines pécuniaires pour les parents des jeunes ayant participé aux révoltes. « Si la société occidentale attache une telle importance au parenting, c’est qu’il est considéré potentiellement comme la source de tous les problèmes sociaux qui affectent nos communautés. Une parentalité défaillante, de faible qualité (poor parenting), ou l’absence de ce qu’on appelle des compétences parentales, est tenue pour responsable de l’élevage d’enfants dysfonctionnels qui, par la suite, deviendront des adultes dysfonctionnels » (Furedi, cité par Martin, 2014, p. 15). Les parents se retrouvent face à une injonction paradoxale : « (…) faire preuve de plus d’autorité et accompagner sans contraindre » (Rist, 2021, p. 64).

C’est aussi être seul à la barre

Si « être parent » n’est plus un donné de la nature, cela implique désormais que chacun·e définisse les orientations, les contours qu’il ou elle veut donner à l’éducation de ses enfants. Exit les conseils de grand-maman, comme les injonctions médicales qui dictaient comment « accommoder les bébés ». Nous vivons à l’ère du « parent réflexif » qui observe, se remet en question, adapte sa manière d’être parent à son enfant et aux difficultés rencontrées. Le versant positif de cette norme de réflexivité, c’est un certain affranchissement des carcans, plus de liberté sans doute, mais c’est aussi se retrouver bien seul, comme le fait remarquer Rist (op. cit, p. 61). Corollaire de la montée de l’individualisme, on assiste à « l’intériorisation des échecs sociaux par des individus “libres” se percevant comme responsables de leurs malheurs et de leurs infortunes ».

Etre parent aujourd’hui, c’est constituer un marché pour les vendeurs de bonheur

Face à l’angoisse de mal faire, de ne pas être un parent adéquat, angoisse amplifiée par une situation générale dans laquelle les lendemains ne s’annoncent pas particulièrement chantants, les parents cherchent à se rassurer. Certain·es ont saisi le profit que l’on pouvait en tirer. On ne compte plus les ouvrages de conseils aux parents dans les librairies, les blogs sur la parentalité positive, les coaches et autres « super nanny » comme les méthodes de maternages qui portent des noms savants tels que la DME (diversification menée par l’enfant), la HNI (hygiène naturelle infantile) qui viennent encore complexifier la donne. Comment ne pas être perdu au milieu de ce choix pléthorique ? Sans compter que certaines de ces techniques nécessitent des moyens importants en temps, en énergie, en matériel, en argent.

Tous les parents vivent au même moment dans la même société, mais ils ne vivent pas la même parentalité[4]

Cet accent mis sur la parentalité fait fi des rapports sociaux qui ne sont pourtant pas inactifs. Tous les parents n’ont pas les mêmes ressources à disposition pour accompagner leur enfant, qu’il s’agisse de moyens financiers, de conditions de logement, ou de réseau, de soutien à activer si nécessaire. Par ailleurs, vivre dans une situation de précarité a un impact important sur la disponibilité psychique des parents envers les enfants. Il est également bien plus difficile pour ces familles d’organiser du relai. Obtenir une place dans un lieu d’accueil collectif de jour peut relever du parcours du combattant. Les démarches administratives, qui se font de plus en plus en ligne exclusivement mettent déjà en difficulté certaines familles. Ensuite, la place est actuellement conditionnée par la situation professionnelle des parents. Pourtant, plusieurs études ont démontré les effets positifs d’un accueil préscolaire sur le développement des jeunes enfants, lorsqu’il est de qualité, en particulier pour ceux qui vivent dans des conditions socioéconomiques difficiles[5]. « L’incitation à l’autoresponsabilisation renvoie à une logique d’autogestion des forces et capacités aujourd’hui très présente au sein des métiers de la relation d’aide, dans laquelle l’intervention des professionnel∙le∙s tend à situer la solution des problèmes au niveau de l’individu – en l’occurrence le parent – sans prendre en compte les facteurs structurels, institutionnels et sociaux susceptibles d’y participer » (Conus, 2023). Plutôt que de cibler les parents, il conviendrait de s’atteler sérieusement à ces facteurs. Un exemple en lien avec la question du surpoids chez les jeunes enfants. L’épidémie d’obésité est mondiale, elle affecte fortement la santé des personnes concernées, elle engendre un coût important pour la collectivité. Pourtant, nous nous montrons incapables de mettre en place une quelconque mesure empêchant les multinationales et les grandes surfaces de vendre des aliments trop gras, trop sucrés, qui sont par ailleurs souvent meilleur marché que des alternatives plus équilibrées. Les tentatives de taxer le sucre se sont toutes soldées par un échec au nom de la liberté de commerce ; quant à la publicité, elle continue de cibler largement les jeunes enfants. On préfère renvoyer la responsabilité sur les individus, en l’occurrence les parents, que l’on va inonder de messages sur l’importance d’une alimentation saine, les cinq fruits et légumes par jour, etc. Comme les familles les plus précaires sont particulièrement touchées par cette épidémie, cela va engendrer un jugement négatif sur ces parents, vus comme incapables d’assurer une alimentation saine à leurs enfants. Ne peut-on pas voir un parallèle entre cet accent mis sur les parents considérés comme défaillants et l’époque des premières crèches, où les dames patronnesses visitaient les familles pour leur transmettre les normes de puériculture et de comportement des classes sociales aisées, leur immoralité étant vue comme la raison principale de leur situation difficile ? Ajoutons que le capital culturel des parents, leur aisance dans les relations avec les différent·es intervenant·es va influencer la manière dont ces derniers·ères vont les percevoir et que les regards, les mots employés ne seront pas les mêmes selon que les parents sont cadres supérieur·es ou employé·es précaires.

L’enfance du géranium – Collectif CrrC

Et les professionnel·les de l’accueil de jour dans cette histoire ?

Il n’est pas rare que la sociologie soit accusée de renvoyer une image du monde quelque peu désespérante et sans espoirs… Mais il me semble que la lucidité n’empêche pas le pouvoir d’agir, même modestement. Prendre conscience des courants qui agitent la société permet de redéfinir les enjeux dans lesquels les lieux d’accueil sont pris et de mettre en travail les questions qui y sont liées. Comment participer, dans les lieux d’accueil, à recollectiviser la responsabilité d’accompagner les enfants ? Je pense que cela commence déjà dans les colloques d’équipe. Lorsque le comportement d’un enfant pose problème, le premier réflexe est souvent de se focaliser sur le niveau de l’individu ; que ce soit l’enfant (qu’est-ce qui ne va pas chez lui ? De quel trouble souffre-t-il ? Aurait-il besoin d’une thérapie ?) ou ses parents (que se passe-t-il dans la famille ?). Lorsqu’un enfant est jugé trop remuant, dont le comportement met à mal le collectif, il n’est pas rare d’entendre une équipe expliquer que le problème vient du fait que les parents n’arrivent pas à poser un cadre. Force est de constater que l’équipe qui se questionne à ce sujet n’y arrive pas plus, alors que l’enfant passe parfois la plus grande part de son temps d’éveil dans l’institution. Comme le rapporte Neyrand (2021, p. 146), la socialisation de l’enfant ne se fait pas que dans la famille, mais aussi dans les lieux d’accueil, à l’école et dans le groupe de pairs. « L’insistance mise par les discours médiatiques et politiques, sous l’influence d’une culture de la consommation qui psychologise tous les rapports sociaux, à rendre responsables les parents de toute l’éducation de leur enfant et de ses manques, masque l’importance de cette pluri-socialisation. » Recollectiviser la responsabilité, c’est peut-être déjà prêter attention à élargir le regard : pouvons-nous comprendre les difficultés de cet enfant en lien avec la relation construite entre les éducateurs et les éducatrices et l’enfant concerné ou avec les conditions d’accueil que nous offrons, voire certains fonctionnements institutionnels qui peuvent mettre en difficulté les enfants ? Comment pourrions-nous nous y prendre autrement que ce que nous avons mis en place jusqu’à maintenant ? C’est ensuite dans la relation qui se construit au quotidien avec les parents que cette recollectivisation peut avoir lieu. Pour cela, il faut résister aux sirènes qui accusent la démission des parents comme à celles qui présentent les lieux d’accueil comme un fournisseur de service que les parents-clients achètent. Cela commence donc par la rencontre. Partager, discuter avec chaque famille, y compris celles qui sont les plus éloignées de nos représentations. Echanger autour des difficultés que chacun·e rencontre, et éviter les positions surplombantes. Ouvrir le lieu d’accueil sur le quartier, tisser des liens dont les enfants sont partie prenante. Il y a peut-être là des alliances à construire pour faire entendre une voix commune. Une voix qui affirme qu’élever des enfants, comme toutes les tâches reproductives qui permettent de réparer le monde et les êtres humains ou de tisser du lien social, est une tâche aussi indispensable à la société que le travail productif et qu’il s’agit, d’une part, de partager cette responsabilité en construisant un cadre de vie qui tienne compte des besoins des enfants, mais aussi de donner des moyens suffisants à celles (comme ce sont encore en grande majorité des femmes, je me permets ce féminin exclusif) qui se coltinent ce travail pour pouvoir bien le faire. Des moyens pour les parents pour élever dignement leurs enfants, des structures d’accueil de jour permettant d’accueillir tous les enfants dont les parents le souhaitent et, dans ces lieux, du personnel en suffisance et bien formé, qui dispose de temps et de soutien pour réfléchir à son travail. Comme le dit Michel Vandenbroeck, « il est clair que des milieux d’accueil qui assument non seulement une fonction économique mais également éducative et sociale demandent un investissement conséquent. On me demande souvent si on peut se permettre un tel investissement financier. Je voudrais plutôt inverser la question : est-ce qu’on peut se permettre de ne pas faire ce choix ? »[6] C’est la conviction que nous pouvons peut-être ensemble défendre dans l’espace public.

Michelle Fracheboud

Bibliographie

Berton, Fabienne (dir.) (2021), Faire famille aujourd’hui. Normes résistances et inventions, PUR, Rennes.

Berton, Fabienne ; Bureau, Marie-Christine (2021), « Nommer les familles, enjeux politiques et sociaux des catégories », in Berton, Fabienne (dir.), Faire famille aujourd’hui. Normes résistances et inventions, PUR, Rennes, pp. 29-58.

Conus, Xavier (2023), « Relais ou médiateur ? De la difficile résistance du soutien à la parentalité à l’instrumentalisation scolaire dans un canton suisse », Enfances, familles, générations. http ://journals.openedition.org/efg/16262

Martin, Claude (dir.) (2014), «Etre un bon parent», une injonction contemporaine, Presses de l’EHESP, Rennes.

Martin, Claude (2020), « Collectiviser la question parentale : les apports des parenting cultures studies», Lien social et politiques, N°85, pp. 252-259.

Neyrand, Gérard (2014), « Visée sécuritaire et managériale, ou soutien et accompagnement des parents : les paradoxes d’une gestion néolibérale de la famille », in Martin, Claude (dir.), «Etre un bon parent», une injonction contemporaine, Presses de l’EHESP, Rennes.

Rist, Barbara (2021), « L’avènement du parent réflexif », in Berton, Fabienne (dir.), Faire famille aujourd’hui. Normes résistances et inventions, PUR, Rennes, pp. 59-82.

 

[1]-Allusion à une publicité qui a constitué pendant de nombreuses années et au travers de plusieurs versions, le fantasme de la famille parfaite, idéalement composée de deux parents, la mère et le père, et deux enfants (une fille et un garçon, évidemment) évoluant dans un univers que l’on pourrait qualifier de « rural chic », bien éloigné de celui de la majorité des familles évidemment. On peut les visionner sur : https ://www.youtube.com/watch ?v=ShrnI55dyVA

[2]-Robert, Yves (1962), La guerre des boutons, Les productions de la Guédille. Le film est tiré du livre éponyme de Louis Pergaud publié en 1912 et raconte les disputes entre les enfants de deux villages français. Une occasion aussi de remettre en question la rhétorique des sages enfants d’autrefois.

[3]-A ce sujet, voir Bovey, Laurent (2023), « Entrée à l’école des inégalités : quand la précarité scolaire redouble la précarité sociale », Revue [petite] enfance N°140, pp. 63-72.

[4]-Ce titre est un clin d’œil à la phrase de Lahire « Tous les enfants vivent au même moment dans la même société mais ils ne vivent pas dans le même monde » dans son ouvrage : Lahire, Bernard (dir.) (2019), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Seuil, Paris.

[5]-Voir par exemple l’ouvrage de Zaouche Gaudron, Chantal (2017), Enfants de la précarité, Erès, Toulouse.

[6]-https ://lesprosdelapetiteenfance.fr/formation-droits/les-politiques-petite-enfance/michel-vandenbroeck-professeur-de-pedagogie-familiale-il-n-y-pas-de-solution-bon-marche-de-la-petite

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