« L’entrée dans l’humanité que constitue l’acte éducatif ne peut être assumée aujourd’hui par un lieu unique – aussi primordial soit-il, comme la famille ou l’école. Elle ressort d’un partage éducatif. Le tiers lieu à la fois extérieur aux deux premiers et pluriel dans son statut par rapport à leur unicité doit jouer un rôle complémentaire dans un espace social de plus en plus hostile et méprisant de l’enfant » (Coq, 1995, p. 6).
Cette citation est à l’origine de l’idée de tiers-lieu présentée comme horizon ou forme possible et souhaitable pour l’accueil parascolaire. Force est de constater que le chantier avance à une allure d’escargot. Deux perspectives peinent à s’articuler. La première, politique, consiste à définir comment la société entend soutenir le travail reproductif qui repose aujourd’hui essentiellement sur les familles (pour ne pas dire sur les mères avant tout) alors qu’il est indispensable à la société tout entière, et surtout quelle place elle veut accorder aux plus jeunes. La seconde, professionnelle, consiste à construire des pratiques, à les interroger, à les remettre en question continuellement dans une visée éthique. Ces deux points de vue ne peuvent rien l’un sans l’autre. Les lieux destinés aux jeunes écoliers hors des périodes scolaires se multiplient et accueillent de plus en plus d’enfants, certes, mais génèrent peu des débats ou de discussions dans l’espace public sur ce que l’on souhaite leur y offrir, et sur les possibles qui pourraient y être développés. Quant à penser l’articulation entre les différents espaces dans lesquels les enfants vivent, cela reste, au-delà de rares exceptions liées au bon vouloir de quelques acteurs et actrices, largement un vœu pieux. Une vision commune, politique et professionnelle, serait nécessaire, mais elle fait défaut. Le parascolaire avance à tâtons.
Le parascolaire demeure à ce jour un domaine radicalement subalterne au sein de la globalité des institutions qui fondent notre société. On ne peut pas pour l’heure l’évoquer comme un domaine suffisamment digne d’intérêt de la part des politiques publiques, qui puisse dès lors entreprendre de se bâtir une place à la hauteur de son importance et s’affirmer, haut et fort, comme un espace démocratique pour les enfants et pour la construction d’une société basée sur la justice sociale. Le terme parascolaire en soi pose déjà question, puisqu’il réaffirme la centralité de l’école et relègue les lieux d’accueil collectifs pour écoliers dans sa périphérie. Ce peu d’estime, nous pouvons aussi le retrouver dans le fait que l’accueil parascolaire est pour ainsi dire absent en tant que domaine de recherche scientifique. Personne, ou presque, si nous en croyons nos propres investigations, ne souhaite ou n’a l’idée, depuis les institutions créatrices de savoirs, de porter le regard et l’analyse sur ce que les enfants vivent dans ces lieux, ce que cela leur fait, ce qu’ils font de ce qui leur est proposé. Cela perpétue le déficit de reconnaissance et de ressources pesant sur ce domaine, qui reste ainsi une zone aveugle, un angle mort des politiques sociales. Autrement dit, l’accueil parascolaire n’est pas une évidence, la qualité de cet accueil ne se construit pas par génération spontanée, mais nécessite un travail important pour en définir les enjeux et les contours et implique une professionnalisation accrue. Cette dernière ne pourra réellement se développer sans volonté politique, laquelle est aujourd’hui fortement contrecarrée ou tout au moins, marquée par une puissante inertie. Ce numéro de la Revue [petite] enfance témoigne pourtant de la volonté d’aller dans ce sens des équipes éducatives et de la vivacité qui habite ce champ, comme le montrent les différents articles provenant de professionnel·les du terrain. Ces derniers et dernières sont néanmoins largement livré·es à eux ou elles-mêmes pour mener la barque du parascolaire, contraint·es de se débrouiller avec les moyens du bord, chacun·e dans son coin, et sans vision d’ensemble, ce qui a ses limites, convenons-en. Un soutien politique et par les pouvoirs publics est donc indispensable.
Cela nous ramène à la citation en exergue de cet éditorial, qui met en évidence un certain mépris de l’enfant dans notre société. Nous avons pu le constater, par exemple lors de récents débats du Grand Conseil vaudois. Les Communes et le Canton se renvoient la balle pour financer le soutien aux enfants ayant des besoins particuliers accueilli·es dans le parascolaire durant les vacances scolaires. Au final, ce sont les enfants, les familles, voire les équipes éducatives qui en font les frais. D’ailleurs, ce mépris pour l’enfance semble s’étendre par contagion aux différent·es professionnel·les qui les entourent. Lors de la même séance, face à des enseignant·es démuni·es pour accompagner les classes de jeunes écoliers et écolières demandant de l’aide pour bien faire leur travail, les réponses de l’aile droite du Grand Conseil sont dans l’air du temps. Le climat international permet probablement à certains députés de dire de manière décomplexée ce qu’ils ont longtemps exprimé plus ou moins discrètement. Les enseignant·es, mais aussi les parents, les sages-femmes, les psychologues et les éducs de crèche en prennent pour leur grade, eux qui ne sont pas capables de contrôler ces très jeunes écoliers et écolières, de les faire rentrer dans le rang (les professionnel·les du parascolaire ne sont même pas évoqué·es), de les socialiser de manière à ce qu’ils et elles soient aptes à devenir la main-d’œuvre qualifiée, productive et, si possible, soumise de demain. L’un des députés affirme regretter le temps où les enfants qui ne correspondaient pas au modèle étaient d’office dirigé·es vers une sous-école qui leur permettait de « progresser à leur rythme », sous-entendu se retrouver ségrégué·es dans une voie de garage dès la 1P.
Personne ne questionne le contexte dans lequel les enfants évoluent ni les effets que celui-ci a sur eux ou elles. Dans un monde qui les agite, qui capte leur attention à fin de profit et d’en faire de parfait·es petits consommateurs et consommatrices, dans un monde où les inégalités s’accroissent, et où la compétition de tous contre tous est la norme, on s’étonne que les classes deviennent de plus en plus hétérogènes, que les enfants soient en difficulté pour s’apaiser, et se concentrer, que le vivre ensemble se transforme en défi.
Lorsque les plus jeunes sont considéré·es avant tout comme des charges (il faut bien les faire garder pendant que leurs parents travaillent !), comme des clients (ou plutôt comme des enfants de clients, à qui l’on propose tout un panel de services dans une logique marchande et consumériste où il convient principalement de s’amuser, se divertir), ou comme des bénéficiaires (accédant de manière plus ou moins passive à des prestations garanties par l’État), on ne leur fait pas une place : on les gouverne et on les fait circuler dans diverses institutions selon des régimes de pouvoir adultocentristes, où les enfants ne se voient pas accorder un véritable statut de sujet.
Rajoutons une couche : une récente recherche de Savoir social met en évidence une pénurie de professionnel·les formé·es dans tout le champ social[1], mais de manière encore plus marquée dans celui de l’enfance. Le turn-over y est particulièrement important, de même que le nombre de professionnel·les qui quittent rapidement le métier après y être entrés. L’étude indique que les raisons principales de ces désistements seraient la pénibilité physique et émotionnelle. On peut en ajouter une troisième : le découragement. Choisir de travailler avec des enfants, c’est faire le pari de la vie, croire à l’avenir, c’est s’imaginer porté par la vitalité jaillissante, découvreuse et jubilatoire de l’enfance. Mais les contraintes institutionnelles et politiques peuvent rapidement couper les ailes de ces drôles d’oiseaux que sont les professionnel·les de l’enfance, ou comme le dit De Jonckheere (2010, p. 460), « diminuer leur pouvoir d’agir de telle manière que la tristesse s’enkyste durablement en eux ». Seul remède selon lui, « former activement des idées, (…) construire des concepts qui affirment notre puissance » (ibid., p. 461).
C’est l’invite de la quatrième de couverture de ce numéro de rêver des horizons possibles qui nous redonnent l’envie, le goût et le courage de poursuivre l’invention de ce tiers-lieu que pourrait être l’accueil parascolaire. Un lieu qui a l’avantage de réunir des enfants de différentes origines et classes sociales dans un espace défait de l’ordre constitué par les liens familiaux ou la compétition scolaire[2]. Oldenburg et Christensen (2021) définissent le tiers-lieu comme « l’un de ces endroits qui, tout au long de l’histoire, ont contribué à créer un sentiment de convivialité et cette forme particulière de réconfort que les humains tirent du fait d’être ensemble ». Un lieu qui « favorise le sens de la communauté », où l’on se sent bien, où l’on se rend pour rencontrer d’autres personnes, discuter, mener des projets, refaire le monde, mais où l’on peut aussi rêver, jouer, lire, etc. Le parascolaire pourrait donc être pensé comme un espace permettant d’apprendre à penser, échanger, faire et vivre ensemble, toutes choses qui peuvent sembler terriblement simples, mais dont on ne peut que constater la fragilité chaque matin devant les nouvelles du jour et face aux différentes tensions sociales actuelles. Toutes choses qui nécessitent, n’en déplaise à certain·es, un cadre et un accompagnement réfléchi par des professionnel·les.
Quelle forme devrait prendre exactement cet espace ? Nous ne pouvons prétendre le savoir. Construire un tiers-lieu ne s’apparente pas à un travail d’ingénieur·e, mais plutôt à une forme de bricolage, dans le sens noble du terme[3]. Ce qui implique de composer avec ce qui se présente, de s’adapter à l’imprévu des situations, de développer des connaissances situées, des savoirs d’expérience qui pourront être réinvestis dans l’action, d’inventer des pratiques sur mesure et de maintenir ouvert un questionnement éthique qui doit rester permanent. Cela nécessite de connaître et comprendre le champ dans lequel on s’inscrit et s’appuie donc sur une base de savoirs issus du domaine des sciences sociales. Esquissons néanmoins quelques lignes et questions de départ. Ce serait sans doute une erreur d’avoir comme modèle la solide et imposante bâtisse qu’est l’école. Coq affirme qu’un tiers-lieu éducatif doit rester pluriel, ce que nous comprenons comme l’appel à développer un espace qui garde une forme de souplesse, indispensable si l’on souhaite que les enfants y soient « pris en compte » plutôt que « pris en charge »[4]. Un espace qu’ils et elles puissent participer à créer et faire évoluer.
Lorsqu’on interroge, comme l’une d’entre nous l’a fait, en marge de ce numéro, des professionnel·les de l’accueil parascolaire sur ce qu’elles et ils appréciaient de faire au retour de l’école, les meilleurs souvenirs racontés donnent la part belle aux moments vécus entre enfants hors de la présence des adultes[5], au frisson de la prise de risque, et au sentiment de liberté. Qu’est-ce que cela dit de la vie des enfants aujourd’hui ? Du contrôle quasi permanent que les adultes exercent sur elles et eux ? Du peu de place qui leur est laissé pour mener leurs propres projets ? Il ne s’agit pas de tomber dans un passéisme mièvre. Les professionnel·les racontent également que leurs relations avec les adultes étaient beaucoup plus distantes et marquées par l’autoritarisme que celles qu’ils s’efforcent de construire aujourd’hui, et que les interactions entre pairs pouvaient tourner au harcèlement sans que personne ne s’en préoccupe, que parfois aussi, ils et elles auraient apprécié de recevoir l’aide ou le soutien d’un adulte plus que l’assurance d’une remontrance ou d’une punition, alors qu’ils ou elles rentraient en pleurant avec un genou écorché et un pantalon abîmé.
Pour œuvrer dans le sens évoqué ici, il semble évident qu’il faut que les enfants soient à même d’exprimer et de faire valoir leurs ressentis. Ce point n’est pas toujours garanti, créer les conditions d’une véritable écoute de la parole des enfants n’est pas chose aisée, cela demande de penser les relations entre adultes et enfants, de prendre le temps et le soin d’avoir des espaces pour se parler, c’est aussi une démarche éthique exigeante, tant le risque d’instrumentaliser la parole des enfants, ou d’en faire un élément purement décoratif est grand[6]. A ce sujet, l’article de Golay, Romano et Spack, dans le présent numéro, nous semble remarquable en ce qu’il propose une méthodologie pour, justement, accéder à cette parole.
La nécessité de faire cette place aux enfants, de les laisser participer à la création, à la transformation, au soin à apporter à ces lieux de vie en collectivité, ne doit bien sûr pas glisser (comme on le voit parfois) dans une dynamique d’abandon de responsabilité du côté des adultes encadrants. Les adultes ont des fonctions structurantes, éducatives à endosser. Ils doivent être très au clair (pour eux comme auprès des enfants) sur les fondements éthiques, politiques, pédagogiques sur lesquels les lieux d’accueil doivent se bâtir. Sans ces fondements, il est impossible d’éduquer, impossible d’accompagner les enfants dans un parcours de vie qui ne peut jamais se réduire à de l’individuel ou à du collectif, mais tisse au contraire sans cesse une toile faite des deux types de fil. Les droits individuels et les responsabilités collectives ne peuvent s’apprendre séparément.
C’est donc dans un numéro d’équilibriste que les professionnel·les doivent s’envisager, qui les oblige « à ne plus se placer en dessus, ou au centre [ni d’ailleurs au-dessous], mais dedans et avec » (Clément, G., cité par Lederlin, 2023, p. 13). Dans cet espace laissé en friche par le politique, les professionnel·les peuvent se saisir de la richesse des possibles qui y résident pour y construire autre chose que la reproduction du même. Cela n’est cependant pas donné, cela nécessite de « s’y coller », de prendre conscience de ce par quoi nous sommes agis, de construire des agencements, de les déconstruire pour les reconstruire encore, d’agir avec la prudence requise, dans le va-et-vient incessant de faire et de penser, de se tenir à distance des marchands de solutions toutes prêtes aussi. C’est le prix à payer pour construire autre chose qu’une reproduction du même, pour espérer créer un espace profondément démocratique.
Quentin Nussbaumer et Michelle Fracheboud
Bibliographie
Coq, G. (1994) Tier lieu éducatif et accompagnement scolaire. Ecarts d’identité, 74, 6-8. https ://ecarts-identite.org/IMG/pdf/4._tiers_lieu_educatif_et_accompgnment_scolaire-coq.pdf
De Jonckheere, C. (2010). 83 mots pour penser l’intervention en travail social. IES éditions.
Lederlin, F. (2023). Eloge du bricolage. Souci des choses, soin des vivants et liberté d’agir. PUF
Oldenburg, R. & Christensen, K. (2023). Les tiers-lieux, des espaces citoyens à part entière. Le courrier de l’Unesco. https ://courier.unesco.org/fr/articles/les-tiers-lieux-des-espaces-citoyens-part-entiere
[1] https ://www.savoirsocial.ch/fr/etude-sur-le-personnel-qualifie-dans-le-domaine-social
[2] Voir Dejaiffe, C. (2020). Parents, professionnels et enfants, au(x) risque(s) de la continuité. Revue [petite] enfance, 133, 51-62
[3] Voir l’entrée bricolage dans l’ouvrage de De Jonckheere, C. (2010). 83 mots pour penser l’intervention en travail social. IES éditions.
[4] Au sens de Karsz, S. (2011). Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique. Dunod.
[5] Les structures d’accueil parascolaire sont longtemps restées peu nombreuses, et se sont développées surtout sur les vingt dernières années. La plupart des professionnel·les qui y travaillent n’y ont donc pas été accueilli·es eux-mêmes ou elles-mêmes dans leur enfance.
[6] Ainsi que Hart l’a souligné dans son article sur la participation. Voir : Hart, Roger. (2008). Stepping back from the Ladder : Reflections on a Model of Participatory Work with Children. Dans A. Reid, B. Jensen, J. Nikel, & V. Simovska, Participation and Learning. Perspectives on Education and the Environment, Health and Sustainability (pp. 19-31). Springer.
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