Petits gestes, grande influence

Réflexion d’une éducatrice travaillant auprès des tout-petits.

Il y a ces petits instants du quotidien qui nous paraissent anodins sur le moment, ces échanges auxquels on assiste sans toujours y prêter attention et qui, pourtant, en disent beaucoup. Travaillant auprès de tout-petits, j’ai souvent été témoin de ces moments où, sans même y penser, nous façonnons déjà leur manière de percevoir le monde.

Un matin, Albert, 6 mois, arrive à la nurserie, vêtu d’un petit ensemble beige orné de lapins aux oreilles décorées d’un ruban rose. Agnès, une collègue, s’amuse en le voyant : « Eh bien, Albert, aujourd’hui, tu portes les vêtements de ta grande sœur ? On dirait une petite fille ! »

Nadège, une autre collègue, renchérit : « La semaine dernière, il avait la même tenue. D’ailleurs, Marianne, en revenant de balade, l’a pris dans sa poussette et s’est demandé si c’était une fille ou un garçon. »

Je n’interviens pas, mais j’écoute. Et je réfléchis. Pourquoi cette réaction ? Pourquoi ce besoin d’identifier immédiatement un genre, de mettre une étiquette à travers une tenue ? Pourquoi ce ruban rose, minuscule détail sur un motif de lapin, suffit-il à brouiller les repères ?

Je me rends compte que, même si notre société évolue vers une forme d’égalité, certaines normes persistent insidieusement. Ici, le rose sur un garçon suscite la confusion, la remise en question, voire la correction implicite d’un prétendu faux pas vestimentaire.

A l’inverse, si une petite fille porte les vêtements de son grand frère, personne ne le fait remarquer, personne ne s’étonne. Comme si l’appropriation du masculin était acceptée, valorisée même, tandis que l’inverse restait inconcevable.

Ce genre de commentaires, anodins en apparence, s’inscrivent dans un processus bien plus vaste : celui de la construction de l’identité de l’enfant. Albert ne comprend pas encore ces paroles, mais à force de les entendre, lui et les autres intégreront ces codes, ces règles implicites sur ce qui est « pour les filles » et sur ce qui est « pour les garçons ».

Ces réflexions me reviennent en mémoire un soir, face à une scène. Tommy, 16 mois, jouait tranquillement lorsqu’à l’heure du départ, sa mère l’a découvert en train de promener une poussette, une peluche installée à l’intérieur. Elle avait lancé à ma collègue, en riant : « Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude ! »

Ma collègue lui avait répondu, posée : « Ici, on propose tous les jeux à tous les enfants, on évite de leur assigner des rôles dès le plus jeune âge. »

Cette maman avait acquiescé, souri, comme pour signifier qu’elle comprenait… tout en s’adressant ensuite à son fils avec amusement : « Alors, comme ça, tu joues avec la poussette ? »

Un simple commentaire. Un ton léger. Une plaisanterie, presque. Mais derrière, il y a quelque chose de plus profond. Une répétition de codes, de normes intériorisées, qui se transmettent, presque invisiblement.

Tommy, Albert : deux petits garçons à qui l’on n’a rien imposé, mais à qui l’on a, sans y penser, suggéré que certaines choses leur sont moins destinées. Un vêtement, une couleur, un jouet. Rien de bien grave, bien sûr. Mais accumulées, ces petites remarques tracent des sillons. A force d’être entendues, elles s’ancrent, s’installent.

Alors que nous parlons d’égalité et d’ouverture, que nous croyons avancer, ces réflexes demeurent, souvent malgré nous.

Et moi, face à ces scènes, je me demande combien d’autres fois nous avons, sans en avoir conscience, contribué à façonner ces frontières invisibles entre filles et garçons. Comment briser ces schémas inconscients ? Comment offrir à ces tout-petits la liberté d’être, sans contraintes, sans étiquettes, simplement eux-mêmes ? 

Défiler vers le haut