Martin – «Je ne fais pas ça avec les copains, je n’ai pas envie qu’ils se moquent de moi»

Témoignage de Martin, petit garçon de 6 ans et demi qui vit à Lausanne avec sa mère, Charlotte Dubuis, éducatrice et thérapeute. Martin parle souvent avec sa mère des questions de genre et d’égalité ; les deux y réfléchissent ensemble. Il a bien voulu nous en faire part, même si l’enregistreur l’intriguait un peu : sa maman l’a encouragé à parler des anecdotes de leur quotidien et de son ressenti là-dessus. Ses propos ont ensuite été retranscrits, réorganisés et mis en texte ci-dessous par Stéphanie Monay, cocoordinatrice du présent numéro. Les prénoms dans le témoignage de Martin ont été modifiés.

D’être un garçon, moi je trouve que c’est assez cool. Mais ça pourrait être un peu cool pour tout, comme pour les filles d’ailleurs. Être une fille, c’est aussi cool, même si je n’ai jamais été vraiment dans le corps d’une fille. Je ne trouve pas qu’il y a des choses qui sont spéciales, pas particulièrement non. Il n’y a pas vraiment de différence. Mais en fait, moi, je ne joue pas vraiment avec des filles. Ouais, je joue plutôt avec des garçons. A l’école, aussi à l’APEMS (lieu d’accueil parascolaire). Moi, je joue plutôt avec des garçons, mais des fois, je joue avec des filles, ça dépend. Avec des garçons, je joue des fois au foot, des fois au loup, à chat perché. En fait, plutôt à des trucs de sport. Avec les filles, on fait des cabanes, on les fait avec des couvertures sur des tables. Les filles, elles ne jouent plutôt pas au foot. Avec les filles, on joue plutôt à d’autres jeux. Des fois, avec [Milan, un copain], on fait des cabanes à fourmis, à escargots. Au foot, c’est plutôt les garçons, à la balle américaine, c’est plutôt tout le monde, au loup, c’est un peu tout le monde, à chat perché aussi. A la gym, c’est un peu tout le monde, mais aux cabanes, c’est plutôt les filles. Des fois, c’est plus l’un et un peu moins l’autre, parce qu’on dit aussi qu’il y a des jeux pour les garçons, à l’époque on disait ça, et des jeux pour les filles. Moi, je trouve que c’est ridicule. A l’époque et il y a un peu toujours maintenant. A l’école, il y a plutôt des enfants, mais des adultes qui le disent aussi. Les deux. Mais plutôt des enfants, les filles, les garçons, c’est un peu les deux. Ils disent ça à la récré, à l’APEMS et en congé. En fait, quand on n’est pas à l’école et qu’on n’est pas en train de travailler. Mais c’est faux. C’est complètement zinzin de dire ça.

Moi j’aime le foot, le tennis, je faisais des cours de tennis, j’aime aller à la piscine. Comme jouet, c’est dur à dire, j’ai plein de choses. A Noël, mon cadeau préféré, c’était une caserne de police. Aussi des chevaliers et des pirates. J’ai aussi des déguisements dans la malle. J’ai une jupe à paillettes et, des fois, je mets du rouge sur les joues. [Ricardo et Pascal, des copains de sa classe], je ne sais pas, mais je crois qu’ils se moqueraient. Je ne fais pas ça avec les copains, je n’ai pas envie qu’ils se moquent de moi. Ils se moqueraient de moi parce que je me déguise un peu avec des trucs de filles. Et en fait, les trucs de filles, c’est aussi pour les garçons. Les trucs de garçons, c’est aussi pour les filles. J’ai une bague, en argent comme maman elle a, elle est chez papa, je l’ai oubliée, mais je la mets à l’école parce que je m’en fous des nazes. Mais il n’y en a eu qu’un seul, de naze, qui a dit que je suis marié parce que j’ai une bague et moi je lui ai dit : « Ah bah, t’as une boucle d’oreille ? — Ouais, ça fait quoi ? » Moi, je lui ai dit : « Bah, ça ne fait rien, et bah, moi aussi du coup ça ne fait rien. Ah ah ! » Mais les autres, ils m’ont dit qu’elle était belle, mais surtout plus les filles. [Agnès, sa cousine], elle m’a passé sa jupe à paillettes, mais elle est trop grande pour moi. A la disco-crêpes d’[Astrid, une copine], si on avait envie, on pouvait venir avec des paillettes et j’ai reçu une robe rose à paillettes, elle est dans la malle. Mais avant, [Pirmin, un cousin de sa mère], il m’a offert le maillot du LS (Lausanne-Sport, un club de foot régional), alors j’ai mis le maillot du LS à la disco-crêpes. Mais en vacances, j’ai mis des paillettes, des paillettes partout sur la peau et tout. Une fois, le week-end, on est allés chercher le petit-déjeuner avec maman, avec ma robe, et la boulangère, elle ne m’a pas reconnu. C’est marrant, il y a quand même beaucoup plus de… Les filles portent beaucoup plus de jupes alors que les pantalons, tout le monde en porte. Parce que je ne vois jamais des garçons vraiment en robe ou en jupe. Si la loi, elle ne disait pas : « Non », ben je ne sais pas. Il y a une loi qui dit que les garçons, ils ne peuvent pas porter des robes ou des jupes. Je dirais que cette loi est complètement con. Du coup, je dirais que les filles vous faites comme vous voulez, et les garçons aussi.

Regard sur le regard de Martin

Dans ses propos, Martin s’oppose à la différenciation et à la hiérarchisation des genres, et affirme une certaine distance vis-à-vis des discours essentialisant les sexes. Cela se concrétise dans ses goûts ; s’il s’adonne plus volontiers à des jeux socialement perçus comme masculins — liés au sport, en premier lieu le foot —, il partage certaines activités avec des filles. De même, Martin apprécie parfois de s’habiller avec des vêtements et faire usage de parures qui expriment la féminité. Il constate néanmoins que les activités et les attributs corporels sont sexués, attribués socialement exclusivement aux garçons/hommes ou aux filles/femmes. Ces normes de genre, qu’il appelle « la loi », influencent parfois ses pratiques : malgré une prise de distance discursive avec ces normes de genre, il lui reste difficile de rompre avec elles dans la pratique, dans le quotidien, car la peur du stigmate reste présente, en particulier vis-à-vis de ses pairs, les jeunes garçons de son entourage. La transgression de genre est en effet plus lourde à porter pour les garçons que pour les filles (Octobre, 2010), car « il est toujours plus acceptable que le dominé s’identifie au dominant que l’inverse » (Cromer et al., 2010, p. 12). Le témoignage de Martin illustre bien les tensions dans les processus de socialisation genrée enfantine, entre « recyclage » et « agentivité » face aux normes et aux rôles de genre, abordées dans l’article de Razy et al. (dans ce numéro). 

Bibliographie

Cromer, S., Dauphin, S. & Naudier, D. (2010). L’enfance, laboratoire du genre. Introduction. Cahiers du Genre, 49(2), 5‑14. https ://doi.org/10.3917/cdge.049.0005

Octobre, S. (2010). La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille. Cahiers du Genre, 49(2), 55‑76. https ://doi.org/10.3917/cdge.049.0055

Dessin de Martin, qui se représente lui-même, avec sa cape, ses bijoux et un bateau pirate.
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