Tenir au travail en se raccrochant à la vie ou tenir dans la vie en se raccrochant au travail

Les enfants ont été mes enseignants. Ils m’ont menée sur le chemin du questionnement, de l’inconfort, de la surprise, mais aussi de la joie et de l’émerveillement.[1]

Quelque part à Gaza, par une nuit de février 2024.

L’écran est d’abord noir. Un faisceau de lumière fait soudain apparaître des flocons blancs, on dirait presque qu’il neige. Mais ce n’est pas de la neige, ce ne sont pas des flocons, ce sont des lambeaux de murs, de la poussière qui retombe lentement au milieu des ruines.

La lampe du cameraman creuse la nuit à la recherche d’un signe de vie dans le chaos. Et, là soudainement, la lumière découpe une silhouette grise immobile. Il me faut quelques secondes pour apercevoir l’enfant sous l’amas de poussière qui le recouvre. Il doit avoir 3 ans, peut-être même moins. Il a l’air d’une statue de sel, blanc, immobile. Il est assis sur ce qui semble être un désert de gravats et il s’accroche désespérément à quelque chose. Ce quelque chose sont les branches basses d’un petit arbre qui, comme l’enfant qui s’y cramponne de toutes ses forces, est sorti vivant de l’apocalypse qui s’est abattue sur eux.

L’objectif de la caméra capture le regard de l’enfant. Ses yeux sont grand ouverts, traduisant avec violence sa sidération. L’arbre devant lui est vraisemblablement la seule chose qui ne se soit pas effondrée, quand le monde a volé en éclats dans un fracas indescriptible. Les meubles, les murs, les gens, tout a disparu. Alors, il s’est accroché à ce qu’il a trouvé, pour ne pas être lui aussi avalé par le néant.

Une autre silhouette s’approche de lui, quelqu’un a enlevé sa veste pour la déposer sur ses épaules. Des bras entourent, soulèvent doucement et emportent dans la nuit la petite statue de sel, qui se laisse faire sans réagir. L’image se fige sur l’arbre et la poussière qui retombe encore et je ne peux m’empêcher de penser qu’une partie de cet enfant, de ce qui vivait en lui est à jamais accrochée à cet arbre. Une part de l’humanité à laquelle nous prétendons mais que nous échouons à incarner.

J’éteins mon téléphone et je pleure.

Autoroute A40, quelque part en Bourgogne, un vendredi ensoleillé de février 2024.

L’auto-radio est au minimum, on devine à peine qu’il y a de la musique. On a trop de choses à se dire pour penser à monter le volume. Janine, qui a presque l’âge de son prénom, est en train de rire au sujet de je ne sais plus quelle ancienne collègue et de ses frasques. Je ris moi aussi. La conversation revient sur les dix-huit absent·es de la semaine dans l’équipe de sa crèche, la galère des changements d’horaires. « Bon, ça encore ça ne m’ennuie pas plus que ça, quand c’est de temps en temps », dit Janine en haussant les épaules.

On parle des équipes éducatives, des collègues, de ceux qui râlent, car rien ne change, de ceux qui râlent quand on leur dit que ça va changer, de ceux qui menacent de partir et qui ne partent jamais. Des va-et-vient des protocoles, des recommandations, de la direction, les consignes contradictoires. Les kilomètres défilent et voici le tour des parents qui vous disent qu’ils ne savent comment ils vont faire pour laisser leur bébé chéri à la crèche et qui, un mois plus tard, ne comprennent pas quand on leur explique que plus de dix heures, cinq jours par semaine, c’est un peu trop pour leur enfant.

Tout occupées à notre conversation, nous en oublions de sortir de l’autoroute. On rit, on hausse les épaules, pas grave, on prendra la prochaine sortie. On est en week-end, il fait beau, loin du travail, loin de nos contraintes, loin de la guerre aussi.

Je parle à Janine de l’article que je dois écrire, « Tenir au travail ». Et je lui demande : « Comment tu tiens? » Janine ne dit rien, pendant quelques instants. Puis : « C’est une bonne question. » Elle réfléchit un moment en silence, puis annonce : « Je tiens à cause et grâce aux enfants.»

La conversation reprend autour de cette évidence, le cœur de notre métier, ce qui nous fait tenir, avancer, c’est ces multiples rencontres avec les enfants au quotidien. Lorsque j’interroge les autres professionnel·les sur ce qui les fait tenir, la réponse est toujours la même : « Les enfants ». Certain·es ajoutent « et les familles ».

Mais alors qu’est-ce qui nous retient si fort auprès des jeunes enfants ?

 

Sur une terrasse un jour de printemps agréable quelque part à Genève, il y a un ou deux ans.

A quelques mètres de moi, sur la terrasse où je suis installée, un adulte joue avec un jeune enfant de 12 ou 13 mois. L’enfant est debout accroché à la chaise, et regarde avec concentration et plaisir l’adulte qui joue à faire apparaître et disparaître une petite balle. Il est attentif, il suit les gestes de l’adulte, la balle part et revient, et lorsque l’enfant devine de quel côté elle va réapparaître, il lance un regard fier et un sourire vers l’adulte.

Quelque chose change soudainement dans leur jeu. Je devine que l’adulte a cessé de jouer avec l’enfant. Maintenant, il se joue de l’enfant. Il casse le rythme d’apparition et de disparition et, après quelques essais infructueux pour retrouver la balle, après quelques appels du regard vers cet adulte qui ne partage soudainement plus réellement la relation, l’enfant renonce et se laisse tomber assis par terre pour explorer le sol autour de lui. L’adulte lui se tourne vers l’autre adulte de la table avec un sourire benêt et dit, avec le mépris de celui qui se croit le plus fort : « Qu’est-ce qu’ils sont bêtes à cet âge. » Pour moi, qui ai observé de loin, le plus bête des deux n’est pas celui qui est assis par terre.

 

Les après approximatifs (Mic).

Ce souvenir remonte alors que je raconte à Janine le moment de repas que j’ai partagé dans le groupe des bébés. Remplacer dans ce groupe est toujours délicat, car à cet âge, les enfants réagissent fortement aux personnes qu’ils ne connaissent pas. L’équipe m’a proposé de donner à manger à Léa, qui avait bien accepté ma présence quelques semaines plus tôt. Il y a beaucoup d’enjeux dans les premiers instants de la rencontre. Je mesure la distance physique adéquate pour manifester ma présence, je m’assure que nos regards se rencontrent, je parle de mon intention de la prendre pour l’amener à table. Je signifie de mille manières verbales et non verbales, à la fois la fermeté de mes intentions et en même temps le respect que j’ai pour elle et pour la décision qu’elle va devoir prendre, d’approuver ou non ma présence et la relation qui en découle. Léa ne me tend pas véritablement les bras, ne me fera pas de sourire de tout le repas, babillera peu. Mais, elle se laisse porter, mange et me regarde. Je suis acceptée, ce qui m’honore, mais je ne fais pas pour autant partie du cercle des adultes connus et référents avec qui elle babille, sourit et se révèle.

C’est ce mélange entre altérité et proximité, cette alchimie complexe de la relation et du lien qui m’a fait aimer et tenir dans ce métier, tout comme Janine. Après toutes ces années, nous nous laissons toujours fasciner et emmener par la vitalité qui anime les jeunes enfants, leur soif de se lier, de grandir, d’apprendre, d’être. Là où l’adulte de la terrasse voit la bêtise, je vois l’intelligence qui se développe et un besoin impérieux de rencontre, là où d’autres voient des caprices, je vois de la puissance et de la volonté, là où certain·es n’entendent que des cris et des pleurs, j’entends un appel et de la communication. Pour moi, chaque enfant est une porte ouverte sur l’humanité et sur ses possibles, et tant pis pour ceux qui me taxeront de naïveté et de démagogie.

Je partage à ce titre la vision de Sophie Marinopoulos : « A leur contact, les questions d’actualité, qu’elles soient sociales, économiques, environnementales, de santé ou de sécurité, s’illuminent. Si les intellectuels nous proposent de réfléchir à ce qui fait société aujourd’hui, nos bébés, les infans, ceux qui ne parlent pas encore, constituent à eux seuls un courant de pensée sans égal. »[2]

J’ai grandi à leur contact et j’ai appris avec eux peut-être plus qu’ils n’ont appris avec moi. De mes relations, de mes confrontations, de mes dialogues, de mes échecs avec les jeunes enfants sont nées mes réflexions sur la pédagogie et la posture de l’adulte dans le jeu. Sans eux, pas d’atelier rien, ni de matériel défonctionnalisé, pas de pédagogie de la créativité. Les enfants nous poussent à faire évoluer nos pratiques. Ils ont contribué à la force de mes convictions humanistes, féministes, écologiques et politiques.

Ce qui fait avancer le monde, ce qui fait que Janine, moi et bien d’autres, nous consacrons volontiers encore au monde de la petite enfance et que Sophie Marinopoulos évoque aussi dans son livre, c’est l’incontournable et essentiel besoin de lien, la qualité des relations que tissent les jeunes enfants et la dimension holistique de leur communication.

Dans le lien que je noue avec Léa pour lui donner son repas, il y a une question, « m’acceptes-tu ? », et une affirmation, « tu as le choix », qui ne sont pas verbalisées, mais traduites par une multitude de sources dans son environnement. Mon ton, ma posture, mes gestes, mais aussi, ceux des adultes référents et l’atmosphère qui accompagne ma présence.

Sophie Marinopoulos, à travers l’exemple des enfants indigènes qui apprennent à « lire » la forêt par tous leurs sens, éclaire cet aspect fascinant des compétences enfantines à se saisir du monde dans toute sa dimension. Et celles de nous adultes de les limiter dans ces compétences en nous trompant d’essentiels.

Les jeunes enfants ne nous laissent pas tranquilles, c’est leur force et leur vulnérabilité. Ils se battent si fort pour vivre et pour entrer en communication lorsque le monde n’est pas à la hauteur de leurs besoins, qu’ils provoquent chez des adultes démunis des réactions destructrices conduisant à des drames, des bébés secoués jusqu’au bébé à qui on fait boire un nettoyant chimique.

Travailler auprès des enfants peut être aussi stimulant qu’épuisant. C’est ce qui rend indispensable le travail en équipe. Devant l’ampleur de la tâche, c’est le collectif de travail qui permet de passer le relais, de s’éloigner pour reprendre des forces, de s’appuyer sur les collègues quand tout part à vau-l’eau. On se forge des amitiés professionnelles au rythme des galères et des réussites. On discute dans les colloques, à la pause-café (ou sur les autoroutes en partant en week-end), on débriefe, on rit, on pleure. La relation, que ce soit avec les enfants, les familles ou les collègues, c’est à la fois ce qui nous porte et ce qui nous bouscule, c’est en tout cas ce qui fait le métier.

En contrepartie, ce travail nous tient, parfois il nous sauve. Cette exigence des jeunes enfants dans la relation nous oblige à nous éloigner de nous-mêmes pour nous mettre à disposition quoi qu’on vive par ailleurs. C’est cette obligation d’une présence vraie, qui m’a portée lorsque j’étais une jeune éducatrice et que ma maman était malade, puis mourante. En passant les portes de la crèche, j’échappais quelques heures au chagrin et à la peur. Je pouvais, sans les charger de quoi que ce soit, me réfugier dans le regard des bébés qui exigeaient toute mon attention.

Nous portons les enfants et ils nous portent aussi. Ils ne rendent pas, ils donnent, autant qu’ils reçoivent, souvent plus. Peu de choses sont aussi significatives en termes de confiance relationnelle qu’un enfant qui s’abandonne au sommeil dans vos bras.

Je suis rarement dans les groupes d’enfants aujourd’hui, mais je les rencontre lorsque je viens remplacer, observer, quand ils s’arrêtent à l’entrée de mon bureau pour me saluer ou par curiosité (ou pour faire « chevrer » leur parent en venant s’y planquer). Et je renoue à chaque fois avec l’exigence relationnelle qui les habite et qui est aussi coûteuse que nourrissante pour les professionnel·les.

Quand le monde flanche, lorsque la crise climatique, les conflits ethniques, la soif de pouvoir et notre incapacité à nous engager vraiment pour leurs droits, condamnent les enfants à la misère, à la faim ou les transforment avec violence en statue de sel dans une nuit de lambeaux, je me raccroche à leur soif de vivre et de lien. Parce que, chaque fois qu’un adulte accepte de regarder un enfant dans les yeux et de relever le défi relationnel qui s’y trouve, le monde avance.

Ce qui rend le travail insupportable, ce qui épuise les professionnel·les, ce qui les empêche de tenir, c’est quand le travail éducatif perd son sens. Quand les normes d’encadrement, la qualification insuffisante d’une partie du personnel et le manque de remplaçant·es transforment les lieux de vie en lieux de garde. Quand les conditions de travail rendent l’action éducative maltraitante.

Des esprits étroits et politiques, des croyances populaires réduisent souvent nos métiers à la simplicité de la « garde » d’enfants. Ne nous laissons pas faire, ne les laissons pas réduire notre action et notre travail ainsi. Les institutions ne sont pas des lieux de garde, ce sont des lieux de vie.

Il est temps de dépasser la croyance et le mode de pensée qui dit que les enfants doivent aller en crèche pour que leurs parents puissent travailler. Les enfants doivent pouvoir accéder aux crèches si leurs parents le souhaitent, pour s’y s’épanouir, participer à la vie sociale et s’ouvrir à la multitude des possibles.

Cécile Borel

 

[1]-Marinopoulos, Sophie (2024), Ce que les enfants nous enseignent, Les liens qui libèrent, Paris, p. 9.

[2]-Marinopoulos, Sophie (2024), op. cit., p. 9.

 

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